dimanche 11 avril 2010

Leçon de Français numéro 63



En France, on entend souvent l’expression « t’inquiète ». C’est une contraction de « Ne t’inquiète pas ». Cette petite expression se veut rassurante : tout est sous contrôle, y’a aucun problème, tout à été prévu, y’aura pas de surprise.

Surtout, ne JAMAIS croire un Français qui dit « t’inquiète ».

« Paris – Nice dans une Twingo, avec 8 passagers, c’est pas un peu risqué ?
– T’inquiète ! »

« Quelqu’un s’occupe de la synchro avec l’autre équipe de développement ?
– T’inquiète ! »

« T’as déjà conduit un avion, toi ?
– T’inquiète ! »

« T’avais pas dit que ton mari rentre ce soir de Genève ?
– T’inquiète ! »


Mes conseils lorsque vous entendez « t’inquiète » :
  1. Quittez la pièce immédiatement, mais sans paniquer.
  2. Fermez toutes les portes derrière vous.
  3. Ne prenez pas l’ascenseur.
  4. Appelez les pompiers.


Source photo : wikipedia.


Je vous explique. En France, l’expression « t’inquiète » n’a pas pour but premier de rassurer l’interlocuteur. Elle sert plutôt d’écran de fumée devant un manque de planification, une désorganisation profonde, ou un vide cosmique de connaissance du sujet.

C’est que le Français moyen est atteint du Syndrome de l’expertise. Pour des raisons culturelles et sociales, le Français porte un lourd fardeau : il doit tout connaître, ou du moins le prétendre de manière convaincante. La société française est impitoyable avec toute personne qui, le plus candidement du monde, oserait affirmer qu’elle ne maîtrise pas un sujet. Ici, s’il veut être respecté par ses subalternes, un chef d’équipe doit prétendre qu’il est au fait de tous les derniers avancements techniques de sa profession. En France, le chef est perçu comme la somme des savoirs de toute l’équipe. Et lors d’un entretien, un candidat à un poste devra prétendre qu’il sait tout. Malheur à celui qui oserait dire un truc comme : « Vous savez, dans tout projet, y’a des inconnus. Et c’est généralement la mission de l’équipe de trouver les réponses. » C’est le meilleur moyen de se brûler. En France, la débrouillardise, la capacité d’adaptation, la réactivité, on s’en fout royalement. Pas de temps à perdre : la France n’accepte que les experts, qui ont tout bon du premier coup, et qui sauront expliquer pourquoi un truc est bien fait même s'il ne fonctionne pas.

Alors le pauvre Français, pas con, après un moment, il se rend compte que son cheminement professionnel dépend de sa capacité à démontrer une expertise. Et comme c’est impossible de tout connaître, il vaut mieux travailler son assurance en conversation. Développer des petites techniques pour changer le sujet. Apprendre à se montrer imperturbable, voire nonchalant devant l’inconnu. D’où les petites phrases-clefs comme « t’inquiète ».

Ce trait français envahit même la sphère amicale. Dans la conversation de café, il y a toujours joute à savoir qui sera le plus expert des copains. D’où les petites phrases qu’on laisse tomber comme ça, l’air de rien.

« Ah j’aime tellement le champagne, je m’assure toujours d’en avoir 20 bouteilles dans ma cave. »

« Ouais, c’est bien la pampa argentine, ou la traversée du Sahara. Mais pour se prétendre voyageur, faut au moins avoir dormi dans une yourte en Mongolie. C’est trop top ! »

« C’est vrai que c’est cher, mais avec un peu d’expérience on sait reconnaître un beau produit. »

Le but est prétendre un savoir que l’autre n’a pas, afin d’assurer sa position dominante dans la conversation. D’afficher son calme, sa présumée maîtrise, devant une incertitude. Le plus inquiet est toujours le perdant. D’où « t’inquiète ».

Mais l’utilisation d’une formule si courte s’avère très révélatrice. Soumis à la pression de l’expertise totale, le Français n’est que trop heureux lorsqu’on lui donne l’occasion d’en faire la démonstration dans un champ qu’il maîtrise vraiment. Il ne peut se retenir. Il est magistral, il va longuement dans tous les détails, il plane, il jouit, impossible de l’arrêter. C’est ce contraste entre le discours étoffé, et la soudaine utilisation d’une formule simpliste et succincte, « t’inquiète », qui doit éveiller la suspicion.

Pour s’amuser avec un Français, suffit d’insister lorsqu’on entend « t’inquiète ». Suffit de demander un peu plus de détails. Soudainement, dans la discussion, la fréquence des « t’inquiète » augmentera. Il répétera l’expression, comme s’il essayait de blinder la bulle de son ignorance avec plusieurs couches de « t’inquiète ». Regard paniqué, gouttelettes de sueur au sommet front. Il s’enfoncera dans son bluff, jusqu’au ridicule s’il le faut. Et c’est là que vous souhaitez le mener. Mais sachez qu’il se montrera combatif, comme un boxeur qui veut sortir du coin. Il sera agile. Il adoptera un style offensif, voire accusateur : « T’inquiète, je t’ai dit ! Je comprends ton inquiétude. Moi aussi, quand je n’avais pas d’expérience, ça m’apparaissait gros comme truc. Mais y’a pas à s’inquiéter. »

Dans la prochaine leçon, j’aborderai l’expression « c’est fin » (du mot finesse). Elle sert à justifier l’achat d’une mousse de foie de canard à 183 euros, et surtout à laisser sous-entendre que tous ceux qui jugent l’achat discutable sont en fait de gros abrutis incultes. Un moyen comme un autre de sauver la face quand on est victime d’un piège à snob.


mercredi 7 avril 2010

Perte de temps réel



Depuis mon arrivée en France, j’ai un peu abandonné l’actualité. Cette horde de politiciens avec des noms étranges : Villepin, Hortefeux, Fillon, Raffarin. Tout réapprendre à mon âge. C’était trop ; j’ai laissé tomber. De toute manière, ils se succèdent à un tel rythme que leurs visages sortent flous sur les photos.

Mais depuis quelques semaines, je mets France-Info au lever. C’est un réflexe du matin dans bien des foyers : on met la radio pour attraper le bulletin de nouvelles. Généralement, on arrête d’écouter après 17 secondes, parce que la croustillance des céréales enterre le lecteur. Ou parce qu’on se brosse les dents, et s’exclamer « Mais quel con ! » pendant qu’on a la bouche pleine de dentifrice, ça fait des taches sur le miroir de la salle bain.

Ce matin, motivé par je ne sais quelle soif de vivre, j’ai écouté le bulletin. Ce que peu de gens font. Parce que si les gens écoutaient réellement les nouvelles, ils demanderaient à être remboursés. Voici les infos de ce matin (et mes commentaires entre parenthèse) :

  • Un gamin de 12 ans en garde à vue pour avoir proféré des menaces avec un fusil-jouet. Le jouet a été détruit par les gendarmes. (Après cet incident, la France ne sera plus jamais la même.)
  • Trois jeunes en garde à vue pour une bagarre à Marseille. (D’autres jeunes se sont battus à Montpelier, mais ils ont oublié de tenir un point de presse.)
  • Colloque de deux jours à la Sorbonne sur la sécurité à l’école. (Ça va déboucher sur des recommandations qui ne seront pas suivies. Mais les Français aiment tant se consulter. La semaine prochaine : un colloque sur le recyclage de la mousse de nombril dans les vêtements en feutre.)
  • Nouvelle grève à la SNCF. Des usagers disent qu’ils en ont marre. (Je soupçonne les médias de nous passer le même vox-pop d’usagers depuis 1992.)
  • Un politicien lambda est soupçonné de conflit d’intérêt dans une affaire d’attribution de contrat. (En France, même histoire à chaque semaine. Seuls les noms ont été changés.)
  • Un politicien critique un membre de son propre parti. (On découvre rapidement qu’ils sont tous deux en compétition pour l’attention de Sarko.)
  • Sarah Lee lance une capsule compatible avec les machines Nespresso, mais 15% moins chère, et vendue en supermarché. (Les journalistes de France-Info auront leur café gratuit pour les 6 prochains mois.)
  • Bordeaux joue contre Lyon pour une qualification à je-ne-sais-trop-quoi.

Donc, résumons les grands thèmes d’un bulletin de nouvelles français :

  • Faits divers insignifiants.
  • Réunion de fonctionnaires et chercheurs pour faire bla-bla.
  • Grève des transports.
  • Politiciens carriéristes et leurs petites magouilles.
  • Publicités éhontées.
  • Sports : des footballeurs se roulent par terre théâtralement.

Je me rappelle certains de mes amis, dégoûtés d’ennui par le manque de nouvelles au Québec : « C’est toujours les mêmes affaires ! Juste des insignifiances ! Y s’passe jamais rien icitte, dans c’te maudit pays de trou d’cul ! Des accidents d’char, des chicanes Québec-Ottawa, pis la dernière mise en scène de Denise Filiatrault ! C’est tout c’qu’y’a icitte, crisse ! »

Tout ce que je peux leur répondre, c’est que c’est la même chose en France. Ils sont 70 millions. Pourtant, le grand titre de leur bulletin de nouvelles du matin, c’est un enfant de 12 ans arrêté pour avoir proféré des menaces à l’aide d’un fusil-jouet en plastique… WOW ! On tue la une ! Je m’en souviendrai encore dans vingt ans ! Je pourrai répondre à la question : « Que faisiez-vous lorsqu’un gamin français a menacé des gens avec un revolver en plastique ? »

Source photo : wikipedia.


Et c’est la même chose aux USA. À peu près les mêmes thèmes que les Français :

  • Faits divers insignifiants, préférablement avec images d’une poursuite sur l’autoroute.
  • Réunion de financiers et politiciens pour faire bla-bla.
  • Grève de la faim d’un présumé terroriste emprisonné à Guantanamo.
  • Politiciens carriéristes et leurs scandales sexuels.
  • Publicités éhontées.
  • Sports : des joueurs de baseball admettent avoir consommé des anabolisants.

Je vais vous en faire un bulletin de nouvelles, moi :

  • 2001 : attentats du 11 septembre, à New York.
  • 2002 : entrée en circulation de l’Euro.
  • 2003 : invasion de l’Irak par les forces américaines.
  • 2004 : George W. Bush est réélu pour un second mandat.
  • 2005 : attentats terroristes sanglants à Londres.
  • 2006 : conflit au Liban, essais nucléaires en Corée du Nord, protestations massives contre l’intervention américaine en Irak.
  • 2007 : assassinat de Benazir Bhutto au Pakistan.
  • 2008 : élection de Barack Obama à la présidence des USA.
  • 2009 : crise financière mondiale.

Voilà, c’est amplement pour comprendre les 10 dernières années. Et envisager les 10 prochaines. Demain matin, je mets de la musique.


samedi 27 mars 2010

L’art pour l’Art




Le Français est un être paresseux qui ne songe qu’à sa prochaine bouteille. Mais une fois plongé dans sa passion, il devient un marathonien de l’effort. Bon, c’est pas nouveau, vous me direz : tous les passionnés sont comme ça. Mais on dirait que le Français, dans une passion, préfère le processus au résultat. J’ai l’impression qu’il est désintéressé par la fin ; qu’il trouve plutôt son bonheur dans l’exécution parfaite des étapes menant à cette fin. Ici, dans mon métier, j’entends souvent l’expression « solution élégante ».

Je dirais qu’en Amérique, on bidouille jusqu’à ce que ça fonctionne. Élégant ou non, l’important, c’est que ça marche. Et après, si nécessaire, on polit. Le but, c’est d’arriver au but. Rapidement, au moindre effort. Aller de A à B. Mais ici, on dirait souvent que « bien fait » doit être compris comme « joliment fait ». Accessoirement, on veut bien que ça fonctionne. Mais l’important, c’est que ça soit bien exécuté, dans les règles de l’art.

Bon, vous pouvez trouver que j’exagère un peu avec mes boutades. Oui, peut-être, dans la forme. Mais sur le fond, ça ne me semble pas si con. Ça expliquerait peut-être l’inflexibilité de certains fonctionnaires locaux au sujet de la procédure. On l’incapacité de certains commerçants à faire du vrai commerce, c’est-à-dire de me soulager de mon argent tout en me gardant satisfait. À mes yeux d’Américain, le vrai vendeur est celui qui dit « laissez-moi vous proposer un arrangement » lorsqu’on approche les limites établies par l’établissement. En France dans le commerce, j’entends plus souvent « désolé, on est fermé », ou bien « ce n’est pas possible ». Mais sortons de cette parenthèse et revenons à l’art pour l’Art.

Alors, y’a le mec qui aime la musique et qui s’est trouvé un piano à queue complètement déglingué dans une brocante. Il ne sait pas accorder, mais il va apprendre. Il s’est mis à re-sculpter les pièces discontinuées. C’est magnifique de l’écouter te parler de son week-end à remplacer ces bouts de feutre qui empêchent les touches de claquer. De cette grosse pièce de bois gauchie qu’il a dû refaire. Les couches de vernis. Les trois heures de route pour trouver un élément d’origine. Son plaisir, c’est de regarder son vieux piano et d’envisager tout le travail qui lui reste.

Y’a cette petite Française, maniaque de cuisine, qui possède pas moins de cinq économes différents. L’un vient d’Italie et sert uniquement pour les tomates. L’autre permet de faire des juliennes. Le week-end, elle arpente Paris pour faire ses courses. Cuisiner des spaghettis relève de l’expédition : la tomate achetée chez un épicier florentin du neuvième. La pâte chez cette dame dans le cinquième. Et le parmesan dans onzième. Et le basilic au bout de la ligne 3. Elle possède des moules qui servent exclusivement à faire des madeleines. Elle a pris une hypothèque pour acheter ses couteaux. Et son grand rêve est l’achat d’une cuisinière Delaubrac à 13 000 euros.

Y’a le fanatique de la rando, qui documente tout, et dont le site internet est mieux fourni que les guides de la FFR. Y’a des vignerons, comme Thierry Richoux, qui exigent de tout faire à la main, comme dans le temps. Y’a des fromagers qui refusent de te vendre un produit s’il n’est pas encore à point. Et la France est le royaume du miniaturiste obsessif, de la simple Tour Eiffel en allumettes, jusqu’à ceci.

Il n’y a pas si longtemps, MissK m’envoyait un lien vers le site d’un mec qui fabrique des chasseurs X-Wing de Star Wars à partir de tickets du métro parisien. À voir absolument. J’ai trouvé ça splendide. Autant dans sa précision que sa futilité, c’est de la joaillerie. Et quelle documentation !


dimanche 14 mars 2010

À trois sous la douche



Depuis un moment, je prends ma douche matinale avec deux autres personnes. Je ne les connais pas vraiment, alors je les ai baptisées Grégoire et Geneviève. Ils forment un petit couple épanoui. J’entre dans la douche, ils sont déjà là, et ils me sourient.



Ils sont vraiment l’air heureux, Grégoire et Geneviève. Voyez-les : Grégoire qui serre sa copine dans ses bras, et Geneviève qui pose affectueusement sa main sur le biceps de son mec. Ils auraient pu élire domicile sur la couverture d’un magazine des Témoins de Jehovah, ou sur le carton d’emballage d’un ventilateur. Mais ils ont choisi d’habiter ma bouteille de shampooing. Et chaque matin, ils me contemplent dans ma nudité, pendant que je me savonne les aisselles. Ce qui semble les ravir.

Je les aime bien, Grégoire et Geneviève. Surtout qu’ils me donnent l’unique sourire que je recevrai entre mon lever et mon arrivée au bureau. Allez savoir pourquoi, les transports en commun parisien coupent l’envie de sourire.

Mais quand même, je me pose la question : pourquoi on met toujours un petit couple heureux sur les produits génériques ? Les grandes marques ont leur logos. Elles se paient des stars, ou un design branché. Mais sur l’entrée de gamme, on met souvent un petit couple heureux. Comme si on voulait souligner l’anonymat du produit. En distinguer la banalité. Sur l’adhésif du ramasse-poussière, un petit couple souriant. Sur le paquet de 12 chaussettes de sport. Sur le bol à salade en plastique. Sur l’escabeau d’appoint. Sur la lampe de poche de dépannage. Pourtant, un couple heureux, ça n’a rien de banal. Cet instant fugace de bonheur parfait, il ne dure que quoi : trois mois en moyenne ?

Mais bon, aux yeux des créatifs aigris et cyniques, un petit couple heureux semble être l’image parfaite de l’insignifiance ringarde. « Alors parton, je mets quoi sur la bouteille de shampooing sans-nom à deux euros ?
- Bof, mets un petit couple heureux...
- J’ai une photo d’un beau petit couple avec un chien.
- Ah non, pas de chien ! Je sais qu’on peut même laver la moquette avec ce shampooing qui pue, mais quand même, on veut aussi que les consommateurs diversifient leurs achats. Faudrait pas qu’ils comprennent qu’on peut tout laver avec le même produit. Ça serait mauvais pour les ventes.
- Bon, alors, est-ce que je fais une deuxième version pour l’allée des produits canins ?
- Ouais, mais pas de couple de chien. Les gens ont trop d’imagination.
- Et sur la version Happy Moquette ?
- Je sais pas moi ! Tu m’énerves, à la fin ! T’as qu’à mettre deux tapis qui baisent ! »


Je voyage toujours en première



Avec sa chanson Le Poinçonneur Des Lilas, Serge Gainsbourg chante la crise de nerfs d’un poinçonneur du métro de Paris, un pauvre homme abruti par ses p’tits trous. Dans la célèbre rengaine, y’a un vers qui m’a toujours titillé : « Des trous d’seconde claaaaas-se, des trous d’première claaaaas-se. » Pardon ? Des wagons de première classe dans un métro ? Je n’ai pu résister : j’ai fait enquête.

Eh oui, il y avait bel et bien un espace exclusivement réservé aux nantis dans le métro de Paris. En 1900, le prix du billet en seconde est de 15 centimes, et celui en première est de 25 centimes. Les wagons des riches sont rouges ou jaunes. La plèbe, pour sa part, fréquente les wagons verts ou gris. D’après les quelques photos que j’ai pu trouver, la première classe offre des sièges capitonnés. Et pour la populace, les sièges sont en bois.



Des sièges de bois pour les pauvres.



Et du mou pour les riches. Les photos viennent du site de Sprague-Thomson, concepteur des voitures. Un lien aussi vers ce blog, où vous trouverez une vidéo des rames en action, tournée lors d'une Journée du Patrimoine.


Là, je vous entends me dire : « Ouais, mais c’est de trucs de l’ancien temps. Ça date de la Belle Époque. C’est la Vieille France. » Mais selon cette page wikipedia, la première classe a existé dans le métro parisien jusqu’au 1er août 1991. Deux ans après la chute du Mur. Et surtout, allez lire ce savoureux extrait des débats du Sénat sur la question. On y apprend que des contrôleurs avaient pour mission de débusquer les malins qui auraient voulu monter en première avec un billet de seconde. Belle manière d’assurer le plein emploi, tout en protégeant les privilèges d’un certains citoyens. On y découvre aussi que les abolitionnistes ont dû militer pendant 33 ans pour la suppression de la première classe. Comme quoi les traditions sont tenaces, et qu’une révolution ne se fait pas en un seul jour. Notez enfin que de tous les métros du monde, celui de Paris était le seul à implémenter un tel type d’apartheid financier. On n’était pas loin de la dualité white vs colored si chère à certains sudistes américains.

Bon, bon, bon, j’arrête mes sous-entendus gauchisants et sentencieux. Reste que cette histoire de métro me ramène à l’esprit une espèce de logique typiquement française. Pour décrire la chose, j’ai parfois parlé de traditions, ou de conformisme. On fait les choses comme ça parce qu’elles ont toujours été faites comme ça. J’imagine très bien les premiers ingénieurs du métro discuter de leurs futures rames : « Un train, ça a deux classes, non ? Et pis un métro, c’est un train, non ? Ben le métro aura deux classes, et puis c’est tout. »

Je vous laisse avec Gainsbourg... Petit question quiz : de quelle station il parle ? Parce que sur la ligne 11, il y a les stations Mairie des Lilas, et Porte des Lilas. Observez bien la vidéo.




dimanche 28 février 2010

Le tas d’huîtres



Pas que je veuille piquer le style de MissK, mais voici le petit récit photo d’un moment sympa. Ça traînait dans les photos de l’été dernier, mais j’ai oublié de vous en parler. Donc voici.

Ça se passe à Cancale, en Bretagne. Y’a un gros tas de coquilles d’huîtres.



Et en haut du gros tas, y’a des gens qui bouffent. De belles douzaines d’huîtres.



C’est qu’il y a un petit marché aux huîtres. On les trouve fraîches, pas chères, et locales.



De toutes les grosseurs, et pour tous les appétits.



Et les gens se réunissent comme ça, le temps de se faire plaisir, simplement, devant la mer. Et lorsqu’ils ont fini, ils contribuent au tas de coquilles.



On ne peut pas appeler ça de la pollution : ça vient de la mer et ça retourne à la mer, sans transformation. En plus, c’est toujours rigolo de contribuer à ce genre d’absurdité. Un gros tas de coquilles, comme une balle d’élastiques, ou la plus grosse omelette du monde, ou une bataille de tomates. Je suis certain que les gens de Cancale sont fiers de leur tas de coquilles. Ça contribue à la personnalité de l’endroit.

Et en plus, moi j’aime bien ces dégustations sans fla-fla. On y va pour le produit, pour son plaisir, sans penser à autre chose. N’en déplaise à une certaine vieille classe de Français, le protocole ne fait pas partie de l’essentiel. Pas besoin de trimbaler sa cravate en soie et ses deux caniches pour manger une douzaine d’huîtres. Évidemment, ceux pour qui le protocole est l'essentiel ne me comprendront pas trop.


mercredi 24 février 2010

La JCSB



Y’a pas longtemps, je vous ai parlé de Jésus et Beaulieu. Des événements récents m’ont amené à jeter un nouveau regard sur les évangiles. J’en suis venu à la conclusion qu’en 2000 ans, Rome a complètement dénaturé leur message. C’est pourquoi, pour corriger l’errance du Saint-Siège, et aussi pour m’enrichir un peu, j’ai décidé de fonder la JCBS : la Jesus Christ School of Business. Voici quelques extraits du curriculum.

Source photo : wikipedia.



Paraboles : l’enfant prodigue.

Résumé : un jeune homme demande à son père sa part d’héritage. Il dilapide tout en prenant un peu de bon temps. Il revient au bercail, où il est traité comme un prince. Son frère, fidèle et bosseur, fait une crise de jalousie. Son paternel essaie laconiquement de tempérer sa colère.

À tort, on a vu dans cette parabole la nécessité de se réjouir du retour de la brebis perdue. Mais le vrai message est le suivant. Au boulot, les augmentations et bonus sont donnés non pas aux meilleurs travailleurs, mais aux individus les plus culottés, et à ceux qui font le plus de bruit. Le meilleur moyen d’augmenter son salaire est de partir, et éventuellement, de revenir. Les employés fidèles recevront une augmentation couvrant à peine l’inflation. Un employé fidèle qui se plaindra de son traitement sera calmé par les phrases vaseuses des RH (ici symbolisées par le père).


Paraboles : les talents

Résumé : un maître confie respectivement cinq, deux, et un talent (unité monétaire de l’époque) à trois de ses serviteurs. Ils ont pour mission de faire prospérer cet argent pendant l’absence du maître. Les deux premiers serviteurs doublent l’investissement. Mais le troisième ne fait aucun profit avec son seul et unique talent. Il est châtié, et son argent est remis au premier serviteur.

On a fait bien de la métaphysique avec cette parabole, pour tenter de l’abstraire de sa bassesse mercantile. Pourtant, à elle seule et le plus clairement du monde, elle est un magnifique traité de finance. Lorsqu’il engueule son mauvais courtier, le maître dit en ces mots : « Tu devais donc placer mon argent chez les banquiers et, à ma venue, j'aurais retrouvé ce qui est mien, avec un intérêt. » Pourquoi vouloir brouiller ce qui est limpide ? La leçon est claire. Seuls ceux qui ont déjà une belle somme d’argent font des profits. Les petits épargnants sont trop stressés de perdre le peu qu’ils ont. Peu importe, leur petit pécule sera saisi et donné aux plus riches. La meilleure position est détenue par les banquiers, qui pour s’enrichir utilisent les avoirs de trois clientèles : les riches, les moyennement riches, et les pas riches du tout. Dans la vie, on est apprécié l’argent qu’on rapporte.


Paraboles : les dix vierges

Résumé : dix vierges attendent leur époux dans la nuit. Cinq d’entre elles, plus sages, ont pris soin de se munir d’huile pour leur lampe. Quand l’époux arrive, celles qui n’ont pas d’huile doivent aller s’en procurer. Lorsqu’elles reviennent, la porte de la noce est fermée et elles ne sont pas admises.

On dit que seules les personnes préparées auront accès au Royaume des Cieux. Il serait idiot de s’arrêter à ce message simpliste. Encore une fois, cette parabole est clairement mercantile. Alors qu’on annonce le retour de l’époux, les cinq sottes veulent emprunter de l’huile aux cinq sages. Mais celles-ci rétorquent : « allez plutôt chez ceux qui en vendent, et achetez-en pour vous. » Ce que les sages nous disent, c’est qu’il faut toujours optimiser notre approvisionnement, surtout en prévision d’un événement important. De plus, si cette bonne gestion devait nous placer en situation avantageuse, il faut en profiter non pas pour prêter à la concurrence (même à taux élevé), mais plutôt pour l’éliminer, en lui coupant l’accès aux ressources. Forcée de s’approvisionner ailleurs, elle ratera une opportunité de croissance essentielle, et pourrait devoir déposer son bilan. Ces principes gouvernent les grandes stratégies boursières, et même, à un certain degré, la géopolitique.


Marketing et force de vente : la nécessité du spectaculaire

Quand Jésus Christ lance sa petite boîte, il n’a aucun moyen. Pourtant, sa première décision est de se munir d’une équipe de vente, les 12 apôtres. Financièrement, il n’a rien à leur offrir. Peu importe, il leur offre beaucoup mieux que le traditionnel salaire + pourcentage sur les ventes. Il leur offre rien de moins que « le paradis à la fin de vos jour » ! Un bonus d’autant plus efficace qu’il ne laisse aucune trace dans les comptes, ce qui le place à l’abri du fisc.

Jésus Christ a vite compris l’importance du marketing. Au lieu d’opérer ses miracles discrètement dans une petite échoppe à deux rues du temple, il organise des événements-spectacles. Il fait flèche de tout bois, allant des méthodes les plus banales, comme la distribution de nourriture gratuite, aux plus extraordinaires, comme la guérison d’un aveugle. Et à chaque fois, il martèle son message.

Malgré sa courte carrière à la tête de l’entreprise, Jésus Christ élabore le plan directeur d’une campagne-marketing planétaire. Ses idées sont inédites : distribution de périodiques gratuits, ouverture de boutiques grandioses (églises et cathédrales), messages ciblés (les épîtres) à l’attention des clientèles en croissance, comme les Corinthiens, les Thessaloniciens, ou les Éphésiens. Juste avant de céder son poste, il donne à l’entreprise ce qui la rendra reconnaissable parmi toutes : un logo.


Au-delà du marketing : l’endoctrinement

Une des clés du succès de l’Église, c’est qu’elle va au-delà du marketing : elle fidélise sa clientèle. Dès le début, ce leader charismatique qu’était Jésus Christ s’assure que son produit soit considéré non pas comme une simple commodité, mais plutôt comme un mode de vie. C’est dans cette optique qu’a été pensée la communion. Plus qu’un banal produit dérivé, elle permet de réunir les clients de manière régulière, dans le cadre d’une cérémonie qui renforce l’appartenance à la marque et le sentiment de communauté. Et tout ça pour une bouchée de pain, dépense facilement compensée par les oboles recueillies lors de la célébration.

L’enthousiasme créé autour de la marque, s’il est suffisamment fort, est d’autant plus intéressant pour une société qu’il influe sur le moral du personnel. La majorité des employés de l’Église se disent très heureux de leurs conditions, malgré la faible rémunération, les longues heures de travail, et l’impossibilité d’une retraite. En vingt siècles, l’Église a résisté à tout effort de syndicalisation.

Pour générer cet enthousiasme, Jésus Christ a notamment eu recours à des slogans rassembleurs, comme le bien connu « Aimez-vous les uns les autres ». Courtes, simples, invitantes, ces maximes ont un impact important auprès de la clientèle. Elles sont faciles à mémoriser, et commandent une action qui est à la portée de tous, petits et grands. De plus, leur message est révolutionnaire, ce qui plaît au consommateur, toujours en quête d’un produit qui le distinguera des masses anonymes. C’est exactement ce que Jésus Christ lui propose : dans ce monde de poires, suis-moi et tu seras la pomme.


Saint-Paul, ou l’importance du recrutement audacieux

À Jérusalem, les affaires de la jeune Église stagnent dans un marché surpeuplé. Pilotée par Saint-André, frère de Jésus, l’entreprise tente sans succès de se tailler une place face à d’autres religions monothéistes. Le temps est venu de trouver un leader visionnaire. Geste audacieux, on recrute un candidat qui n’a aucune expérience en catholicisme. Saint-Paul apporte avec lui des idées fraîches. Et il a du flair : il déménage le siège social vers Rome, une ville influente, riche, et où le monothéisme est une nouveauté. De là, les affaires progresseront jusqu’à la conclusion, quelques années plus tard, d’une lucrative entente d’exclusivité avec l’empire romain, sous la houlette de l’empereur Constantin. Tout bon businessman sait que les contrats gouvernementaux sont généralement les plus juteux.


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Ce ne sont là que quelques uns des ateliers offerts par la Jesus Christ School of Business. Toutes ces méthodes commerciales ont permis en quelques décennies l’établissement d’une entreprise qui fleurit depuis 2000 ans. Et ce malgré une suite de PDG pas toujours compétents. Aujourd’hui, peu de sociétés ont un tel succès. Rares sont celles qui exploitent si bien le branding et les tendances. Peu combinent si bien chef charismatique, excellent marketing, force de vente, et endoctrinement du client. La seule qui me vienne en tête se trouve ici.


mardi 9 février 2010

Puer bon



Il est dimanche, on est midi. Je suis encore devant l’ordi, à procrastiner. J’ai 50 bonnes (mauvaises) raisons de ne rien faire. Je pourrais plutôt classer mes papiers en vue de l’inévitable inévitabilité fiscale annuelle. Je pourrais réserver des billets pour Banyuls-sur-Mer. Je pourrais… Mais j’ai un petit rhume. Et l’hiver parisien habituel est de retour : pluie-gris-repluie. J’aimais mieux en janvier. Il faisait inhabituellement froid pour la France, mais au moins il faisait soleil. Donc je glande devant l’ordi en finissant un bout de Maroilles.


(source photo)

Le Maroilles, c’est un beau fromage du nord de la France. Ça ressemble un peu à du Münster, mais avec une pâte un peu moins fruitée. Mon instinct gustatif me dit que le Maroilles est plus bière que vin blanc. Autre chose à propos du Maroilles, c’est que ça pue.

Si je vous prends hors contexte, disons au bureau, que je vous bande les yeux et que je vous mets un bout de Maroilles sous le nez, vous allez me frapper au visage. C’est comme si je vous enfouissais le nez dans les sous-vêtements d’un randonneur amazonien. Mais placez un amateur de fromages devant une belle miche de pain, un verre de cidre, et un bout de Maroilles. Et regardez-le saliver. Tout à coup, même si ça sent les pieds, ça sent bon. En fait, ça pue bon.

Y’a un paquet de trucs qui puent bon. Le hareng fumé; les doigts te sentent pendant des heures. La morue salée. L’ail. Le cumin frais… N’avez-vous pas remarqué que les graines de cumin fraichement moulues ont des notes d’aisselle après le sport ? Et les fruits de la passion ? Derrière leur jolie acidité et leur sucre, il y a un parfum de fauve. Je ne sais pas de quelle passion on parle, mais je trouve qu’ils sentent un peu la baise intense. Et d’ailleurs, je connais des gens qui disent que les truffes sentent le sexe. Tant qu’à être en bas de la ceinture, on peut aussi parler de la soupe aux choux, ou de l’andouillette.


(source photo)

Y’avait justement de l’andouillette de Troyes à la cantine cette semaine. J’étais entre deux collègues qui adorent. J’y ai déjà goûté, mais ça ne passe pas. Cette odeur de gingivite nécrotique... je ne peux m’y résoudre. J’ai déjà mangé du cul de porc chez le Chinois, mais la version française est particulièrement fidèle à son origine.

Partout sur la planète, y’a des trucs dégueulasses qui puent bon au nez de certaines personnes. Les japonais adorent le natto, des fèves de soja fermentées. J’ai goûté : on dirait du soja pourri dans un bain de morve à la glue. Y’a aussi le durian, ce fruit dont on est friand en Asie. Il pue tellement que certaines villes interdisent sa consommation dans les lieux publics. J’ai pu goûter des gâteaux au durian. Si on m’avait demandé de deviner le nom du dessert, j’aurais dit « cake au jus de poubelle ». En Islande, ils ont le hakarl, du requin fermenté qui, selon ce qu’on rapporte, aurait un goût de pissotière jamais lavée. En Suède, y’a le surströmming, du hareng pourri qu’on met en boîte. Cherchez surströmming sur Youtube et vous trouverez des gens pris de spasmes nauséeux à l’ouverture de la boîte. Et y’a le lutefisk norvégien, cette morue qu’on a transformé en gelée grâce à une complexe et longue série de trempages, notamment dans de la soude caustique !

On dirait que notre faculté à adopter de nouveaux mets puants est limitée. Pour les trucs sucrés, ou ayant un joli parfum, c’est facile. Tout le monde aimera découvrir le mangoustan, ce petit fruit proche du litchi. Et c’est pareil pour tout ce qu’on trouve en pâtisserie. Quel visiteur en France lèvera le nez sur une tropézienne, ou sur un kouign amann ? Mais quand on va vers le puant, faut vraiment avoir été habitué dès l’enfance. Après, il est trop tard. On a sa gamme de puanteurs acceptables assez figée. Pour moi, les fromages et le poisson, ça va. J’ai aussi très peu de problèmes avec les légumes fermentés. Je crois que je pourrais m’habituer au natto.

Là où je me coince un peu, c’est avec les fruits. C’est une question de conditionnement. Je m’attends qu’un fruit soit sucré, avec un arôme... fruité. Alors, quand un fruit sent la fermentation, j’ai de la difficulté. Même chose avec l’andouillette. Dans mon cœur, le spectre des odeurs associées à la saucisse grillée n’inclut pas celle de la merde. Pourtant, je bouffe des fromages qui sentent bel et bien la merde. Ou disons plutôt les pieds pas propres qui ont marché dans la merde... Paradoxe.


samedi 6 février 2010

Jésus et Beaulieu



Je dois avoir 9 ou 10 ans. Cinquième année du primaire. La prof nous fait ouvrir nos cahiers de catéchèse sur une grand page blanche où c’est écrit : « Dessine une belle croix ». Tout artiste étant grand plagiaire, j’ouvre alors mon Larousse, dans lequel se trouve une illustration qui recense divers types de croix. Je choisis la tréflée. La moitié de la classe m’imite et se choisit un motif dans le dictionnaire. Rapidement, tout le monde est penché sur son œuvre religieuse. Il règne un silence à faire jouir un bibliothécaire. On n’entend que le frottement des crayons Prismacolor sur le papier bon marché. Ça dure un moment.

Et puis soudainement : « Oh mon Dieu ! » Je me retourne, juste à temps pour voir la prof remonter du fond de la classe. Elle traîne derrière elle Beaulieu, qui lui traîne son cahier. À demi coloriée sur la grand page blanche, un belle grosse svastika bien dodue. Deux secondes plus tard, la prof, Beaulieu, et son cahier ont disparu. Il ne reste que vingt gamins qui fixent perplexes une porte de classe laissée ouverte.

J’ai toujours trouvé injuste que Beaulieu se fasse engueuler par le directeur pour une croix gammée. Il n’était pas méchant, Beaulieu. Juste un peu étourdi. Il avait dû choisir cette croix parmi les autres parce qu’elle lui rappelait un truc quelconque : une image dans un vieux film de guerre, ou une photo d’un monsieur important avec une casquette et une petite moustache, dans l’encyclopédie. À Baie-Comeau, on est très loin de la 2e Guerre. La ville a été fondée en 1937, entre la forêt vierge et le Saint-Laurent. Pas de cénotaphe, pas de cimetière, pas d’édifice endommagé, pas de grand-père qui radote ses années sous l’Occupation. Ce qui vient à l’esprit quand on mentionne le 11 novembre, c’est que les banques sont fermées.

Source photo : wikipedia.


Beaulieu avait rejoint le groupe quelques semaines après le début de l’année. Il bégayait, il était timide, et il ne sentait pas bon. On l’avait mis à l’arrière de la classe. Il s’est tout de suite fait une réputation de cancre en pissant dans son pantalon au milieu d’un cours, quelques jours à peine après son arrivée. Cette fois, le silence avait été troublé par deux fillettes. Elles s’étaient mises à hurler « YAAAAAAAAAAARRK ! » en pointant une rigole de pisse qui avançait lentement entre les pupitres.

Je me souviens de la prof un peu découragée : « Mais pourquoi t’as pas demandé pour aller aux toilettes ? » Et Beaulieu qui fixe son pupitre, la tête dans les mains. Il hésite. Tous les yeux sont sur lui et il le sait. Le silence est total. La prof attend une réponse. Il bégaye doucement : « Jjjj… jjjj… j’tais… j’étais… » Et puis ce qu’il essaie de dire sort enfin, d’un seul jet étranglé : « J’tais trop gêné ! » Et éclate alors le pandémonium scolaire ultime. Une vingtaine de gamins qui gueulent et qui rient, qui tapent sur leurs bureaux, la prof qui perd le contrôle et qui devient hystérique, et Beaulieu qui en rajoute en frappant sa tête sur son pupitre. La classe avait trouvé son sous doué; l’année scolaire pouvait officiellement commencer.

J’ai été copain pendant un moment avec Beaulieu. Pas que j’étais plus gentil que les autres. Au primaire, y’a pas vraiment de clique. On ne souffre pas encore d’ambition. Y’a ceux qui savent additionner, et ceux pour qui c’est plus difficile. Mais ce n’est pas vraiment un critère de discrimination. Et quand vient l’heure de la récré, tout le monde essaie d’être le roi de la montagne de neige. À ça, Beaulieu était aussi doué que les autres.

Notre courte amitié était née d’une passion commune pour Rahan, un Tarzan préhistorique qui affrontait mensuellement tigres et mammouths dans le Pif Gadget. Je me souviens que Beaulieu pensait d’une manière différente. Il avait quelque chose de l’artiste dans son esprit. On peut se servir d’un ballon de soccer pour représenter la lune. Beaulieu, lui, était du genre à se servir de la lune comme ballon de soccer. En plus, il bricolait bien.

Il habitait dans une sorte de mini HLM, pas trop loin de chez moi. Je ne me souviens pas d’avoir déjà vu ses parents. Je crois qu’il avait une sœur, que je n’ai jamais vue non plus. Je ne sais pas si elle était plus vieille ou plus jeune. On passait notre temps à jouer dehors. Ça a duré trois ou quatre mois. Puis l’un de nous a changé d’ami, comme on change de jeu. Il y a quelques années à Barcelone, je suis resté un moment fasciné par un groupe d’enfants qui jouaient en simultané deux parties de foot sur la même place. Les deux terrains imaginaires étaient superposés perpendiculairement, et les gamins alternaient d’une équipe à l’autre, à leur convenance. Les enfants sont comme ça : ils ne tiennent pas de score. Alors Beaulieu et moi, à un moment, on s’est perdus de vue le plus naturellement du monde.

Cette année là, y’a aussi Jésus que j’ai perdu de vue. Une partie de moi qui est devenue critique. Ça c’est manifesté par un sentiment d’injustice, à diverses occasions. Quand Beaulieu s’est fait engueuler pour avoir choisi dans sa grande naïveté d’enfant, mais surtout pour des raisons esthétiques personnelles, ce qui s’avérait être une svastika. Mais aussi quand la prof nous a raconté la parabole de l’enfant prodigue. Dans mon esprit de petit Nord-Américain, voir le fainéant être récompensé, ça me faisait chier. J’ai senti la colère de l’autre fils, le bosseur fidèle. Et je la sens encore aujourd’hui. Je n’ai peut-être pas la fibre socialiste.

Je crois que le fusible de ma foi catholique a vraiment sauté le jour où notre prof nous a rapporté ce bout de l’évangile selon Saint-Marc : « Il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille que pour un riche d'entrer au royaume des cieux ». Je ne sais pas si je suis parano, mais j’ai eu l’impression qu’elle me fixait en lisant le texte. C’était connu dans le quartier que ma famille vivait confortablement. Pas les Rockfeller, mais quand même bien. Genre, petite entreprise correctement profitable. Pas assez pour une Cadillac, mais assez pour une Buick Park Avenue. Moi, j’avais l’impression que nous étions riches. Alors avec sa parabole du jeune homme riche, non seulement la prof me coinçait ma culpabilité judéo-chrétienne dans le cul, mais elle m’annonçait que je n’avais pas droit au Royaume des Cieux. J’ai osé une question : « Oui mais, madame, le jeune homme, c’est pas sa faute s’il est riche. S’il n’a pas de péchés et qu’il fait le bien, pourquoi c’est plus difficile pour lui que pour les autres ? » J’ai eu droit à un jugement sans appel : « Parce qu’il est riche ». J’étais dévasté. Même un marmot sait qu’il est littéralement impossible de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille. C’est sans espoir.

Bon, plus tard j’ai entendu parler de problèmes dans la traduction. Du texte Grec, on aurait lu kamelos (chameau) au lieu de kamilos (câble). D’autres disent que les chas d’aiguille désignaient ces petits passages au bas des murailles, conçus pour limiter le risque d’invasion. Mais, il semble que les profs de l’époque n’étaient pas au fait de ces hypothèses. C’est donc sans remord, et peut-être avec un brin de sadisme, qu’ils condamnaient leurs élèves aisés aux flammes de la géhenne. Tout ça en nous parlant de bonté, de charité, et de miséricorde ! Moi, j’ai décroché.

Je ne sais pas ce que Beaulieu est devenu. Avant la fin de l’année, sa famille a déménagé. Je ne l’ai plus jamais revu. Je ne sais pas non plus ce que Jésus est devenu, d’ailleurs.


samedi 30 janvier 2010

Le plus que buffet



Je ne me choisis pas ma nostalgie. Elle me tombe dessus, à l’occasion, sans raison valable : « Surprise! Aujourd’hui tu vas avoir envie d’un sundae Dairy Queen! »

Je n’allais presque jamais au Dairy Queen. Leur glace ressemble à celle de MacDo. Mais le Dairy Queen du coin est un des ancrages du quotidien. On passe devant tous les jours. Une fois par année on y bouffe un cornet pour marquer l’arrivée de l’été. Une sorte de rituel.

Je ne veux pas m’éterniser sur cet exemple. Il y a bien plus extraordinaire que le Dairy Queen à Montréal. Mais ce qui est étrange de la nostalgie, c’est qu’elle frappe sans discrimination dans la mémoire. Elle remonte le merveilleux, mais aussi le plus banal. Alors cette semaine, comme ça alors que je me fais du thé, me prend l’envie soudaine de revoir de mauvaises publicités.

C’est un truc qui n’existe pas vraiment en France. Enfin, je n’en vois pas souvent à la télé. Ce sont des pubs à petit budget, pour des petits commerces, des garages, ou des chaînes d’ameublement. Elles sont mal tournées, avec des gens pas sexy (souvent le personnel du commerce), sur un fond de musique débile. C’est toujours rigolo d’entendre une choriste s’égosiller de tout son cœur, sur un air enjoué, pour nous dire : « le buffet chinois Tom Yam offre plus de 150 mets asiatiques et son fameux bar à nouilles ».

Voici quelques exemples. Après ça, allez donc m’expliquer comment fonctionne la nostalgie.