mardi 28 avril 2009

Hydrate de carbone, je t’aime.



J’aime la bouffe de pauvre. Ce que l’appelle la bouffe de pauvre, ce sont les mets roboratifs, démocratiques, peu dispendieux, et riches en énergie. Bourrés de sucres lents, ils permettent de dormir du sommeil du juste, de digérer facilement en ronflant un peu, et d’aller labourer son champ au matin. Toutes les sociétés ont des « bouffes de pauvre » savoureuses et chargées d’hydrates de carbone, notre principale source d’énergie.

Je pense au couscous. Quel magnifique don des peuples maghrébins à l’humanité. Un bon couscous, avec sa harissa et une viande bien rôtie, ça fait sourire les gens. Ça donne envie de parler, de partager, de rire.

Et les patates. C’est bon les patates. Une belle patate bien chaude dans sa robe, sur laquelle glisse un beau carré de beurre doux. Ou en truffade, avec de l’ail et du fromage Cantal. En sauce, en gratin dauphinois, avec de la crème, ou de la graisse d’oie. Miam. Il y a même une recette de chez moi, un truc ultra-pauvre, probablement apporté en Amérique par les Irlandais : la patate poêlée au lard salé. C’est méga-pauvre. Le seul tubercule qui survit tout l’hiver marié à une viande faite pour être conservée. Et bien c’est bon. Avec un peu de pain, et on est content.

Source photo : wikipedia.


D’ailleurs : le pain. C’est pas pour rien que les Français se promènent avec leur baguette. Elle est tellement bonne. Les boulangers font plusieurs fournées par jour, alors on l’achète souvent encore chaude. Une belle croûte bien cassante, juste assez épaisse, avec sa mie ni trop dense, ni trop légère. Encore une fois, un peu de beurre, des rillettes ou du fromage, et je suis roi. Donnez-moi une baguette fraîche et je me fous de votre magret. Quand je rentrerai en Amérique, si jamais je rentre (je suis de plus en plus français, notez à quel point je râle dans ce blog), je ne sais pas comment je pourrai me réadapter à notre « pain éponge » industriel. La baguette française, ça n’existe pas en Amérique. Point à la ligne, même si on essaie de vous faire croire le contraire.

Et les quenelles. Les gnocchis. Les pâtes. Ce week-end, j’ai bouffé de splendides pâtes tomates-basilic dans un petit resto de la Butte aux Cailles. Un choix accidentel; je pensais qu’il s’agissait d’un bistrot franco-français. Quelle belle découverte. Un petit troquet mené par une jolie italienne. Un nouveau degré de perfection. La pâte vraiment al dente, le suc de tomate parfumé avec son petit sucré-acide, le basilic bien frais. Tu manges, et tout ce que t’arrive à dire, c’est « Caliss que c’est bon! » Et t’es presque obligé de prendre des pauses juste pour te pincer. Je sais pas comment ils font, les Italiens. Dix minutes dans une cuisine avec trois ingrédients, et ils t’envoient au septième ciel. Pas de feuille d’or. Pas de truffes. Juste des tomates, les feuilles d’une plante vulgaire, un peu d’huile, et des pâtes de blé dur. (Les Cailloux, 58 rue des Cinq Diamants, 13e arrondissement)

Et le riz, céréale qui nourrit la moitié de la planète. Les Polonais trichent un peu et en mettent dans leurs choux farcis à la viande. Et c’est bon. Les Espagnols nous font une paëlla, et tout le monde est content. En face, c’est la tagine. Les asiatiques nous servent le riz tel quel, ou en nouilles, et on est heureux. Nouilles Singapour. Biryani indien. Riz frit aux œufs. Soupes japonaises. Soupe tonkinoise. Le riz de mon resto péruvien préféré, à Montréal, ou le risotto tout con pour lequel je reçois des éloges dès que je le prépare. Le Rice-a-Roni pendant le super bowl. Les Rice Krispies, même!

Alors il fallait que je le dise : hydrate de carbone, je t’aime. Pour ton réconfort, et ton sens de la démocratie.


dimanche 26 avril 2009

Mourrez pour la cause



(pre-scriptum : désolé si je suis moins assidu. Avec la copine sur place, l’envie de voyager est plus forte que l’envie de râler…)

Je lisais récemment que la ville de Montréal s’apprête à lancer encore une autre campagne afin de sensibiliser les piétons à la prudence. En leur demandera de traverser au carrefour, et uniquement lorsque le feu est vert. Si je pouvais proposer un slogan, ce serait celui-ci : « Mourrez pour la cause ».

À Montréal, je marchais une heure et demie par jour, cinq jours par semaine, pour aller et revenir du travail. La marche urbaine, je connais un peu. Et c’est pas pour rien que je traversais un peu n’importe où.

Les carrefours sont les pires endroits du monde pour traverser une route. Le carrefour force les conducteurs impatients à s’arrêter. Et ils n’aiment pas ça du tout. Ils sont là, à regarder le feu en se répétant : « Vire verte ostie, voyons donc caliss, CI-BOUÈRE que c’est long sacrament! » Je ne sais pas combien de fois j’ai failli me faire rouler sur les pieds par des conducteurs qui démarrent en trombes sans même regarder. Des taxis. Des autobus municipaux. Et aussi des voitures de flics. Certains anticipent et se lancent avant même que le feu ne soit vert.

Une belle habitude montréalaise me plaît bien aussi. Le conducteur voit au loin la lumière qui devient jaune (traduction française : le feu qui passe au orange). Alors il accélère en se disant : « J’ai le temps, j’ai le temps. » Mais il a mal calculé et le feu tourne au rouge. Alors au lieu de freiner, il accélère encore et klaxonne. Que c’est sympathique d’avertir les gens. Quel civisme. « Attention les copains, votre feu est vert, mais attendez encore un moment sinon ça risque de cogner. » Qu’est-ce qu’on dit à un gamin pour lui apprendre à traverser la rue? « Ok mon ti-pit. Quand tu veux traverser la rue, tu attends que la lumière soit verte. Après quand elle verte, tu regardes des deux côtés. Ensuite, t’attends cinq ou six secondes, parce que des fois, ça arrive qu’on monsieur passe en retard même si sa lumière est rouge. » Je me demande pourquoi on tolère ça. J’ai habité un moment à l’angle Papineau-Sherbrooke. À tous les matins, des dizaines de voitures passaient sur la rouge en klaxonnant. Suffirait d’un flic un peu zélé, et on ramasserait assez d’argent en contraventions pour indemniser correctement les piétons blessés par des conducteurs débiles.

Source photo : wikipedia.


Traverser au carrefour, c’est risquer de mourir pour la cause. Donner sa vie pour enseigner aux automobilistes qu’un piéton ça peut crever si on le frappe trop fort. Et c’est salissant : ça te détruit ton pare-brise avec son crâne, en plus de laisser des bouts de jambe dans la grille du radiateur. Après, ça pue le cochon rôti quand la grille chauffe.

Moi, je traversais rarement au carrefour. J’aimais mieux attendre ma « window of opportunity » comme on dit en anglais. À cause des feux, les voitures passent en troupeau. Entre les troupeaux, y’a toujours un moment où la route est libre. C’est le moment. Y’a les voitures qui sont passées, et les voitures qui arrivent au loin. Question de synchronisme. Mais c’est difficile d’enseigner ça à un enfant.

En France, c’est pas mieux. Les Québécois ont peut-être certaines habitudes anglo-saxonnes. Mais pour ce qui est de la conduite automobile, on est plutôt latin à ce que je vois. La voiture qui s’arrête pour te laisser passer, c’est à Boston, à Toronto, à Londres, mais vraiment pas à Paris. Au carrefour, faut vraiment pas insister. T’as les voitures qui te passent sous le nez en toute ignorance des règles élémentaires de la priorité routière. Je me sens presqu’à Montréal. L’illusion serait parfaite, si ce n’était du joli accent : « Casse-toi connard! » au lieu de « Tasse-toé du ch’min tabarnak de cave! »

Je me souviens du lancement médiatique qu’on avait fait pour une campagne précédente. Y’avait le un gros fonctionnaire montréalais tout heureux de répéter la même statistique à toutes les chaînes de télé : « Lorsqu’il y a mort de piéton dans un accident impliquant un véhicule routier, c’est la faute du piéton dans 48% des cas ».

48%

Je me souviens bien du nombre, parce que je me rappelle de ma réaction devant mon téléviseur : « Maudit gnochon! Et dans 52% des cas, c’est à qui la faute? À la foudre? » Les voitures sont dangereuses, est c’est peut-être une bonne idée d’en avertir les piétons. Mais dans la voiture, y’a généralement un humain. On pourrait pas lui parler un peu à lui aussi, de temps en temps?


mercredi 15 avril 2009

Sèche!



Toilettes publiques, petit pipi, lavage de main, la routine habituelle. Puis arrive le moment où on doit se sécher les mains. Moment détesté pour sa représentation par métaphore éolienne du concept d’inefficacité.

La plupart du temps en Amérique, on a affaire au gros séchoir à main classique. Le vieux truc blanc streamliné des années 30, presque Art Déco, avec son gros bouton en stainless steel toujours dégoûtant (dans les deux sens du terme). Il souffle mollement et chauffe trop.



Ces dernières années sont apparues des versions avec détecteur de mouvement. Moi, je sais pas pourquoi, mais ça fonctionne pas toujours. Je secoue mes mains comme un con devant l’appareil qui reste aphone. Il me nargue, fait semblant que je suis transparent. Ou il démarre au moment où je me suis finalement résolu à m’essuyer sur mon pantalon.

Est aussi apparu un modèle qui envoie un super jet d’air méga-puissant et canalisé. Pas plus efficace. Il te sèche les mains par sections de 1 centimètre carré. Au lieu de te laisser avec une humidité générale, il te laisse avec des alternances de mouillé et de sec. Donc tu finis le travail sur ton pantalon. Retour à la case zéro. Le seul intérêt de cet appareil, c’est de voir la peau de mes mains être déformée par le jet, ce qui me rappelle toujours la face de Roger Moore (James Bond) dans Moonraker, à un moment où il est soumis à des forces G supposées l’anéantir à tout jamais.

En France, les séchoirs à mains sont souvent plus petits, en plastique, et surtout complètement anémiques. Récemment, j’étais devant un appareil qui m’envoyait une brise d’agonie, un jet tellement faible, que j’ai failli l’aider en me soufflant sur les mains : « Ok séchoir, je te laisse la main droite et je m’occupe de la main gauche. Pfff, pfff, pfff. Lâche pas, on va l’avoir toi et moi ensemble ! »

Mais les Français ne sont pas trop séchoir. Non. Eux, leur truc, c’est l’essuie-mains textile. C’est un distributeur qui déroule un gros rouleau de tissu communautaire. Je sais pas si vous connaissez? Au Québec, on en voit parfois, fossilisés dans le coin d’une toilette de taverne. Abandonnés, rouillés, ou recouverts de deux couches de peinture, ils sont inutilisés depuis 1953 parce que plus personne ne distribue les rouleaux de tissu. Les Français, eux, sont restés fidèles à cette technologie. La mécanique de base n’a pas évolué, mais les distributeurs ont maintenant des couleurs de Apple I-Mac.



L’essuie-mains textile, j’aime plus ou moins. C’est toujours un peu dégueulasse d’avoir à tirer sur le bout de tissu mouillé par un autre. Que voulez-vous, je suis Américain alors j’ai une phobie profonde de mon prochain et de ses germes. A-t-il bien lavé ses mains? Selon cet article qui cite l’Unicef, le simple fait de se laver les mains avec du savon pourrait sauver un million d’enfants chaque année. Combien de morts à cause du torchon commun des toilettes de mon bureau, contaminé par des mains mal lavées? Je ne veux pas devenir une statistique. Surtout quand arrive la fin du rouleau et que tout le monde s’essuie sur le même coin de tissu grisâtre. Non! Je préfère me sécher en courant dans le corridor, les mains dans les airs, au risque de provoquer un mouvement de panique. Mieux vaut mourir piétiné.

Mais il y a de l’espoir. Un nouveau concept. On a repensé le truc complètement. C’est le Dyson Air Blade. J’ai vu mon premier à Londres il y a quelques semaines. Puis un deuxième exemplaire au Musée du Quai Branly, et un troisième au BHV. Vraiment efficace. Séchage en dix secondes, tel que promis, sans brûler la peau. Zéro contact, à moins d’avoir trop bu. Je crois qu’on verra une multiplication de ces appareils (à moins qu’un défaut de conception ou une faible durabilité apparaisse à l’usage). Je vous laisse aller voir ça. Une démo ici sur YouTube. Et ici le site internet de la compagnie.


jeudi 2 avril 2009

Aux armes, citoyennes!



Récemment, je suis allé à Londres avec ma copine. Lors d’un petit arrêt chez Boots, une chaîne de pharmacies anglaises, Madame est soudainement prise de spasmes incontrôlables dus à une excitation intense. Elle peine à respirer et n’émet que des bégaiements. C’est son doigt pointé vers les étalages qui me révèle la raison de cette frénésie : devant nous, proprement cordées sur la tablette, plusieurs bouteilles de sa mousse coiffante préférée. Et cette petite affichette : trois bouteilles pour seulement 10 British pounds. Elle en prend six. Et un peu plus loin, son fond de teint favori à seulement 6 British pounds. Et ça continue.

Moi, je calcule. Je calcule les économies. Trois bouteilles pour 10 pounds, ça fait 3.33 pounds par bouteille. Au taux de change actuel, ça veut dire environ 3.60 euros. Même au moment fort de la British pound, il y a environ 18 mois, ça aurait fait seulement 5 euros. Et le fond de teint, encore calculé au taux de change le plus défavorable, nous aurait coûté 9 euros.

Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi, à Paris, la même bouteille de mousse coiffante coûte 12 euros? Et ici, le même fameux fond de teint coûte 16 ou 17 euros. Pourquoi? Mon tube d’anti-sudorifique me coûte à Paris 4 euros en mini-format. À Montréal, j’avais deux fois la quantité pour la moitié du prix. Ouais, bon, on me dira que la vie est moins chère à Montréal qu’à Paris. Qu’on ne peut pas comparer des pommes et des oranges. Mais pour la mousse coiffante et le fond de teint londoniens, quelle est l’explication? Parce que Paris et Londres, c’est Granny Smith et Royal Gala. On est assez près pour faire des comparaisons. Deux grandes villes européennes densément peuplées, pas trop distantes, où le mètre carré coûte une fortune. Même que Londres a la réputation de coûter plus cher que Paris.

Source photo : wikipedia.


Alors pourquoi le cosmétique parisien est-il outrageusement plus cher? La faute aux taxes? Je ne crois pas. C’est bien beau les taxes, mais les Anglais aussi en paient. Peut-être moins, mais pas au point de couper les prix en deux.

Et, soit dit en passant, c’est la même chose pour les légumes. Le temps d’acheter un pique-nique à Londres, et tu découvres qu’à Paris tu te fais (veuillez m’excuser) enculer très profondément. Le supermarché parisien baise ses clients sans les embrasser. Qu’est-ce qu’elle a la carotte française? Elle pousse deux fois moins vite? Son engraissage demande deux fois plus de purin, étendu par deux fois plus de fermiers? Deux fois plus de camions pour la transporter? Deux fois plus de froid pour la réfrigérer?

Je suis pas certain que c’est la carotte qui a un problème. Ce soir, je vais au supermarché. Dans le rayon des shampoings, à côté des horriblement chères marques connues, il y a l’imitation par la marque générique. Le fameux « Leader Price ». Quatre fois moins chère. Quatre fois! Tout le monde dans l’univers de la consommation sait que la marque générique est « à peu près » équivalente à la marque connue en termes de qualité. Au Canada, cet « à peu près » qualitatif peut être quantifié à environ -30%. Si un produit authentique coûte 10 dollars, l’imitation très correcte nous sera vendue autour de 7 dollars. Mais à Paris la bouteille Leader Price est QUATRE FOIS moins chère que la marque connue.

Deux hypothèses se posent. La première, c’est que Leader Price, pour arriver à un tel bas prix, remplit ses bouteilles avec du pipi de chat. J’ai vérifié, et ce n’est pas le cas. Le shampoing en question a une belle petite odeur de fruits. Un peu chimique, pas vraiment Chanel, mais très correcte et pas désagréable.

La deuxième hypothèse, c’est que ça coûte environ 50 centimes pour remplir et vendre une bouteille de shampoing. Et y’a deux sortes de commerçants. Y’a ceux qui se disent : « Je la vends 1 euro, c’est un prix attrayant pour le consommateur moyen, et je double mon investissement. » Et y’a une autre majorité de grandes marques qui se disent : « Nos études ont démontré qu’en France, si l’équipe-marketing fait bien son travail, le consommateur de shampoing moyen peut être enculé jusqu’à hauteur de 5 euros la bouteille, peu importe le coût de production à notre usine chinoise. » Et ces grandes marques d’ajouter : « Ces Français sont vraiment des suckers. Si on arrivait à rendre les Anglais aussi crédules, ou doublerait nos profits sur le territoire britannique. »

Sérieusement, depuis mon arrivée ici, j’entends parler de la fameuse « vie chère ». Et souvent, je vois les gens se tourner vers le gouvernement. Ils revendiquent un paquet de trucs. Mais qu’est-ce qu’il peut faire le gouvernement, si les gens sont prêts à se laisser entuber par les commerçants? Même s’il baisse les taxes, le prix de base du shampoing sera encore outrageux. On ne peut tout de même pas fixer le prix du litre de shampoing comme on le fait pour le lait dans certains pays.

Je commence à comprendre pourquoi y’a un parti communiste qui survit ici. Sérieusement, dans le commerce hexagonal sont tolérés bon nombre d’arnaqueurs qui mériteraient un coup de pied au cul. Il y a un problème quelque part, je ne sais pas où… Mais dans un milieu de saine concurrence, des écarts de prix si élevés ne devraient pas survivre longtemps.

Je pense que le problème, il est dans la tête des gens. C’est un problème de perception. Sans trop s’en rendre compte, les gens tolèrent la vie chère. Au Canada, la bouteille de 50 cl d’eau de source coûte aussi cher que le 1.5 litre d’Évian en France. Dans une vaste contrée sauvage qui regorge de rivières cristallines, les canadiens acceptent de se faire vendre leur propre eau à des prix ignobles, dans des bouteilles polluantes, par des sociétés qui puisent tant qu’elles le veulent, et sans verser un dollar de compensation aux gouvernements. Absurde, non? Je ne sais pas pourquoi. Un jour, y’a un publiciste qui nous a convaincus avec sa bullshit : une eau vraiment pure, ça vaut son prix. Et nous les cons, on y a cru. Et quand l’eau canadienne n’est pas assez branchée, on importe. J’ai trop honte de dire quel prix on accepte de payer pour une bouteille d’Évian qui a traversé l’Atlantique.

En France, y’a les légumes. La putain de carotte coûte presque plus cher que le saucisson. Trouvez l’erreur! Et les cosmétiques. J’ai vu des petits pots d’enduit facial à 200 euros dans une chaîne tout à fait ordinaire. Deux cents euros pour 5 cl de simili-suif à la vitamine Q! Je ne sais pas quelle salade on a vendu aux Françaises, mais maintenant, elles paient le gros prix. Il me semble qu’elles devraient ruer dans les brancards un peu plus. Y’a des vitrines de parfumerie qui demandent seulement à être cassées. Aux armes, citoyennes!


(P.S. : cl = centilitre = 10 millilitres. En France, ils utilisent des centilitres. Et moi, comme je suis à cheval sur deux cultures, il m’arrive de me tromper et de demander 500 centilitres de bière, donc 5 litres. Vous devriez voir le visage du barman. Dans mon cœur, je préfère les millilitres. J’adore cette succession de « l » et de « i » à la lecture. C’est joli, vous trouvez pas?)


mercredi 25 mars 2009

So, ze grève ?



« So ? », comme disent les Anglais. « Pis ? », comme on dit au Québec. Quels sont les résultats de la grève du 19 mars ? Moi je sais pas trop : mon Eurostar a roulé à l’heure et j’ai passé un magnifique long week-end à Londres, loin de tout ça. Donc, et alors ? Quoi de neuf ? Y’a-t-il eu révolution ? A-t-on garanti au Français des mesures concrètes pour « mettre plus de social dans la relance » ?

Ça m’intéresse beaucoup alors, dès mon arrivée, je cherche dans Google. « Grève 19 mars », « grève 19 mars résultats », « grève 19 mars réactions »; j’essaie diverses déclinaisons. Et qu’est-ce que je trouve, d’après vous ? Nada. Nothing. Rien pantoute. Que dalle. Une grande majorité d’articles pré-grève qui énumèrent les services perturbés par la manifestation. Un seul article dans lequel une poignée de « secrétaires confédéraux du XYZ » qualifient l’événement de grand succès, comme c’est leur habitude, sans toutefois donner la mesure dudit succès, comme c’est aussi leur habitude. Et du côté des patrons ? L’Express qui titre « Sarkozy fait (presque) le sourd », ainsi que « François Fillon ne propose rien de neuf aux syndicats ». Pas de nouveau plan de relance, pas d’augmentation du SMIC. Bonjour le succès! Efficace, la grève à la française ? J’en suis pas encore convaincu.

Source photo : wikipedia.


On vit à Paris et on oublie certaines choses. On s’habitue. Mais quand on va à Madrid, on découvre qu’un métro peut être modernisé. Même chose à Londres. Pour rentrer, on prend l’Eurostar dans une gare St-Pancrass étincelante et contemporaine. Et après deux heures, on débarque à la Gare du Nord, une espèce de truc d’époque, le décor d’un film d’avant guerre, version rouille et suie. Et ensuite le métro. La ligne 9, comme la majorité des lignes, a une belle rame en ferraille dont la technologie semble dater des années 50 (même si en réalité c’est plutôt les années 70). Enfin, petit saut au supermarché pour acheter des légumes beaucoup trop chers, à la frontière de l’arnaque. C’est ça, rentrer à Paris.

Les Français ont certainement des demandes légitimes. Je ne doute pas de la nécessité d’une action. Quand on constate l’état des infrastructures, et surtout le retard qui s’accumule, on a l’impression que les taxes et impôts très élevés de l’Hexagone sont peut-être mal utilisés. Et quand on va au supermarché, on comprend vite pourquoi le Français est furieux.

À mon arrivé en France, un ami m’a dit : « Tu vas voir, les Français sont des gens très conservateurs ». J’ai l’impression que c’est vrai. Et dans certains domaines, c’est probablement une belle qualité. Les traditions culinaires et vinicoles, c’est précieux et important. Mais du côté « manif » et « revendication », je le réitère, la grève est peut-être un peu dépassée. Une belle petite foule paisible qui marche dans la gaîté et qui rentre chez elle pas trop tard. Pas de quoi impressionner. Il serait peut-être temps de changer. Surtout quand on pèse les résultats.

Et peut-être que certains commencent à s’en rendre compte. On est mercredi, et je reprends la rédaction de ce texte commencé lundi soir. De quoi on m’a parlé aux nouvelles ce soir? Un petit groupe d’employés d’une usine a séquestré un de ses directeurs. C’est la deuxième fois en quelques jours qu’une telle chose arrive. Pas de violence, on fait ça humainement, le directeur est bien traité. Mais il est retenu sur place. Et à Paris, une manif de quelques centaines de travailleurs. Ils ont foutu le feu dans la rue, à côté de l’Élysée. Un peu de chahut pacifique. Pas très original, mais ils ont gueulé un peu plus fort que d’habitude. Et des délégués du gouvernement les ont reçus pour les écouter. Ça me paraît déjà mieux comme résultat, comparé à jeudi.

Guérilla? Petites actions ciblées mais musclées? Gestes surprise et hautement symboliques? Si l’argent est au cœur du problème, frapper là ou il y a de l’argent? Si on est en mesure de mobiliser des milliers de personnes, pourquoi les faire parader paisiblement dans une rue prévue pour gérer les débordements, une allée à moutons? Pourquoi ne pas repenser l’action? Les Français croient encore au pouvoir de la rue, ce que je trouve très louable. Pourquoi ne pas donner aux manifestants des méthodes à la hauteur de leur motivation? On revendique « plus de social dans la relance ». Moi, je revendique « plus de poésie, plus de surprise dans la manif ».

J’étais en Angleterre le week-end dernier. Dans tous les supermarchés britanniques, on trouve de petits sacs de légumes préparés pas chers du tout. Manger ses cinq légumes pas jour à Londres, c’est facile et pas cher. Pourquoi est-ce différent à Paris? Pourquoi le Parisien se fait arnaquer sur les légumes? Pourquoi ça coûte plus cher de faire pousser une carotte ici que dans le Devonshire? Pourquoi, en temps de crise, le Français se fait baiser au supermarché? Il est où le problème? Peut-on le cibler? Et si ces 500 000 personnes, en 1000 petits groupes de 500, allaient paralyser 1000 supermarchés pour une journée. On se couche dans l’allée et on attend que les flics nous traînent dehors. Sortir d’un supermarché 500 humains avachis par le manque de vitamines, because crise = mauvaise alimentation, ça prend un moment. Ou encore mieux : on sort faire ses courses, mais on change d’idée quand vient le temps de payer : « trop cher, désolé ». Et dès le lendemain, y’a un directeur qui dit : « Patron, on vient de perdre 0,3% de notre profit annuel ». Ça paraît pas beaucoup -0,3%. Mais trois fois dans l’année et ca fait -1%. Je vous ferai pas un cours de finance. Mais quand les banquiers qualifient de « pépère » un rendement annuel de 4%, alors qu’un autre rendement est décrit comme « d’agressif » lorsqu’il a juste atteint 8%, perdre 1% de ses recettes annuelles, c’est beaucoup d’argent. Assez pour lancer une réflexion sérieuse. Et faites-moi confiance, un businessman bouge et s’adapte beaucoup plus vite qu’un politicien. Surtout quand ses recettes diminuent.

C’est juste une petite idée comme ça. Mais je suis certain qu’il y a mieux pour combattre la vie chère. Une des choses qui m’étonne le plus en France, c’est la quantité impressionnante d’intermédiaires parasitaires qui sont tolérés dans les processus d’affaires. Pourquoi ne pas cibler ces personnes, ou du moins exiger des mesures pour qu’on puisse les contourner dans nos transactions.

Un exemple parmi tant d’autres : l’agence immobilière. L’équivalent d’un mois de loyer pour la rédaction d’un contrat de 10 pages, un copier-coller d’un contrat-type dans lequel il suffit de modifier quelques lignes là où c’est inscrit « nom du locataire » ou « adresse »? C’est profondément parasitaire. Moi, à mon agence, ils ont quand même réussi à introduire des erreurs dans le contrat. La seule partie bien rédigée, c’est cet endroit où ils indiquent clairement que leur service s’arrête à percevoir une commission usurière, et que leur implication prendra fin dès que seront terminés les cafés qu’ils nous ont si généreusement offert pendant la signature du bail. Désengagement total. Ils n’ont même pas été impliqués dans ma visite de l’appartement. Ce genre de marché parasitaire n’est pas florissant au Canada. Pourquoi l’est-il en France? Au Canada, quand on cherche des locataires, on place une petite annonce ou une affiche dans sa fenêtre. Pas d’intermédiaire. Et un bail-type rédigé par le gouvernement, donc dans les limites de la loi, est disponible pour 3 euros dans les librairies, pharmacies, tabacs, etc. Quelques petites cases à remplir, deux signatures, et c’est terminé.

Y'a-t-il un syndicat qui a pensé à offrir cet encadrement tout simple? "Combattez la vie chère. Téléchargez gratuitement un bail-type sur notre site. Le document a été rédigé par nos conseillers légal, et il vient avec des instructions pour vous aider à le compléter." C'est étrange, mais j'ai l'impression qu'une telle initiative viendra plutôt de Carrefour, qui vous l'offrira à 10 euros, plutôt que d'un grand syndicat.

Bon, je sais que je m’éparpille. Mais pourquoi les Français, qui affichent une belle volonté de s’impliquer socialement, et qui ont des revendications somme toute valables, perdent-ils leur temps dans des manifestations bien paisibles, bien prévisibles, et bien stériles? Des parades organisées par des syndicats sclérosés. Au lieu de faire chier des quidams voyageurs, on pourrait pas cibler la racine du mal? Et le mec qui te prend ton fric, un petit peu plus à tous les jours, il ne voyage pas en train.

Mais bon, si c’est une tradition française, si on aime bien se rassembler pour chanter tout gentiment, le temps d’une petite marche bien encadrée, moi je veux bien m’y habituer. À tout le moins, c’est sympa.


lundi 16 mars 2009

La grève (part III)




Petit post pour ventiler ma frustration.

Ce jeudi, les dirigeants de ce pays, c'est-à-dire les conducteurs de trains, ont décidé de remettre ça avec une autre grève. Question de prouver que celle d'avant n'a rien donné.

Moi, j'avais réservé des billets de train. Voyage à Londres. Cadeau de St-Valentin pour ma copine qui vient d'arriver en France. Bienvenue, ma copine!

Je commence à comprendre pourquoi toute la France prend ses vacances en juillet-août: parce que les conducteurs de train sont probablement en vacances eux-aussi. Et les quelques uns qui travaillent pendant cette période sont probablement payés en triple. Donc, risque moindre.

Comme tout mauvais film, attendez-vous à plusieurs remakes.

samedi 7 mars 2009

Sous-marinier




Ma petite amie est enfin arrivée du Canada il y a trois jours. Avec le noyau de sa vie dans trois valises et deux sacs à dos, elle est venue prendre place près de moi pour un autre bout de chemin.

Petit à petit, elle sort ses trucs et fait se fait une place. En premier, nouveau Mac, un peu de paperasses, sa brosse à dents, des petits cadres-photo à suspendre. Lentement, ses vêtements se réveillent et migrent un par un vers l’armoire. D’ici une semaine, tout devrait être rangé. Comme un chat, elle prend son temps pour se faire aux lieux. Elle renifle, trouve des coins pour une sieste confortable. Pour elle, c’est une nouvelle vie qui commence. Une vraie table rase. Elle passe de boulot-boulot-boulot à rien du tout. Alors je vais la laisser trouver son nouveau « beat ».

Pour moi aussi c’est une nouvelle vie. Un peu d’air frais dans mon minuscule ermitage, où je commençais un peu à m’ensauvager. Ça me fait du bien d’entendre ses petits éclats de rire quand elle lit un de ses courriels rigolos. J’aime beaucoup l’humanité qu’elle porte en elle. Je crois qu’elle m’empêche de sombrer dans mon côté rationnel. Confortable, prévisible, silencieux et efficace. Laissé seul à moi-même, j’ai souvent l’impression de glisser sous la surface de la vie, dans une cadence froide et logistique digne d’Albert Speer.

Quand on est comme moi, on devient vite vieux garçon. J’avais déjà mes petites habitudes bien rodées. J’essaie de chasser ce réflexe. J’ai fait de la place dans la petite armoire de la salle de bain. J’ai jeté quelques trucs déjà inutiles. Ensemble, nous avons fait le Conforama pour un petit bureau de travail. Je devrai sacrifier l’espace habituellement consacré au repassage et au séchage des vêtements. Nous trouverons une autre configuration. Je crois qu’elle aussi fait des efforts : elle revisse le bouchon du dentifrice au lieu de laisser le tube baver sur le lavabo.

Pour des Canadiens, habiter Paris c’est un peu comme vivre dans un sous-marin. Tout est petit, l’espace est compté, il faut optimiser. C’est quelque chose de nouveau pour nous. Je dis à ma copine que c’est un peu comme le camping. On ne se sent jamais vraiment installé. Chez-nous, un beau 100 mètre carrés de permanence au centre-ville, ça fait partie du domaine du possible. À Paris, c’est seulement pour les millionnaires.

Malgré ses sept millions d’habitants, Paris est toute petite. Même que cette ville est trop petite pour moi et mon foie. Après une belle petite soirée à bouffer de petits sushis au petit comptoir d’un petit restaurant, voilà que j’invite ma copine à faire un détour, pour voir la vitrine d’un petit commerce sympa. Une petite idée comme ça, improvisée, juste deux rues à côté de l’itinéraire prévu. Malheur : nous tombons sur mes collègues de travail. Ils sont bourrés, mais pas assez pour ne pas me reconnaître. Délire total. « Paul! Paul! Paul! » Si vous aimez le silence, surtout ne louez pas votre petit chez-vous dans le coin de Bastille. Donc, j’étais cuit. En deux secondes, ils étaient déjà trois sur moi à m’empoigner tout en chantant des chansons de Dunkerque. Dans un bar pas loin, on m’a forcé deux verres de rhum dans le nez pendant que ma jolie alternait entre une coupe de piquette et les haleines d’ivrognes sympathiques mais quelque peu dégoulinants.

Un peu plus tard, alors que mes amis se faisaient virer du bar pour tapage, ma copine et moi sommes sortis pour les attendre dans la rue. Et se sont écoulées cinq secondes salvatrices pendant lesquelles j’ai eu le temps de lui proposer ceci : « On file à l’anglaise? » Elle n’a pas hésité. Beau synchronisme. C’est un beau début, je crois. C’est prometteur. Elle me sauvera probablement la santé. Et pour ce qui est du romantisme, y’a de belles villes à deux heures de train. Paris, c’est trop petit.


dimanche 1 mars 2009

La Défense a un gros sexe



(Avertissement : cette chronique est d’une vulgarité dégoûtante. C'est la faute à Dunkerque et ses chansons grivoises.)

Il y a environ 100 ans, un cocaïnomane viennois a convaincu l’Occident que tout n’est que pénis et vagin. Ce courant de pensée toujours en vogue nous permet de jeter sur notre environnement un regard différent. Elle est maintenant courante la description du gratte-ciel moderne comme symbole phallique de l’égo corporatif. Une structure oblongue, solide et inflexible, dans laquelle les puissants occupent le sommet, soit la tête de la bite. Et tout le monde rêve d’être sur le gland, même les femmes, quoique paradoxalement la majorité de ceux qui y arrivent sont des hommes.

Assez dotée en ego, et toujours à l’avant-garde des philosophies nouvelles, la France a vite réagi à ce tournant dans l’histoire de la pensée. En 1889, quelques années avant que Freud ne formalise ses idées sur la sexualité, l’Hexagone dotait Paris d’un beau gros pénis d’acier : la Tour Eiffel. Cette érection est restée la plus haute du monde pendant pas moins de 40 ans, un exploit de priapisme qui a peut-être contribué au renom de la France en matière de cinéma coquin.

Cent ans plus tard, la République se donne un nouveau symbole, cette fois dans le quartier de la Défense. Mais, à la surprise de tous, ce n’est pas une autre énorme zizi qu’on érige en 1989. Pas du tout. La France se donne plutôt un gigantesque « étui à clarinette » (NDLR : quel sujet riche en euphémismes). Une belle grosse matrice bien ouverte et accueillante : la Grande Arche.



Depuis l’apparition de cette structure inaugurale, le thème de l’arche est fréquemment repris à la Défense. Sont nombreux les édifices percés, ou fendus par une division sinueuse rappelant une belle grosse craque de fesse. Sont multiples les chemins menant à des cours intérieures chatoyantes évoquant peut-être la douceur des neuf premiers mois de l’existence.

Que penser de tout cela? Difficile à dire. La France est peut-être encore en avance sur son temps, nous proposant une vision qui se cristallisera dans nos esprits dans quelques décennies. Ce nouveau décor planté de chattes marque-t-il l’avènement d’une vraie égalité entre hommes et femmes? Cet aménagement serait-il l’expression d’une génération sexuellement libérée? On peut entre autres citer les très évocatrices tours Pacific et Kupka, dont les trous sont reliés par une superbe passerelle écarlate et plutôt longue. Devrions-nous parler de « ménage à trois » architectural?



Chose certaine, pour qui souhaite voir sont esprit être envahi de symbolisme lubrique, il suffit de s’arrêter le temps d’un café, pour observer l’arrivée matinale des travailleurs. En jets brusques et subits, Paris déverse au bout de son RER des giclées de petits humains qui sortent de la terre et se répandent sur le visage de la Défense. Ils avancent au pas de course, propulsés malgré eux par ce grand spasme quotidien devant féconder pour une dizaine d’heures les grandes corporations. Quand on plisse un peu les yeux et que l’image devient floue, on croirait presque revoir ces petits films granuleux qu’on nous passait dans les classes de bio.


lundi 23 février 2009

Dunkerque revisité



En rentrant hier soir de Dunkerque, je savais déjà que j’allais rectifier certains points de mon dernier texte. Je m’étais fait de cette ville et de son carnaval l’idée qu’on avait bien voulu m’en donner. Et je crois que la description de ce que j’anticipais a vexé au moins une personne.

My mistake : Dunkerque n’est pas une ville de pêche. Elle l’a peut-être été par le passé, mais plus maintenant à ce qu’on m’a dit. Dommage, car tous les ports de pêche du monde ont une petite place dans mon cœur, aussi laids soient-ils. Premièrement, parce que je viens d’un coin du Canada où la pêche est une activité économique importante. Deuxièmement parce que j’adore le poisson. Troisièmement parce que je connais un peu le métier de pêcheur, et que j’ai beaucoup de respect pour ses artisans. Ces gars-là font un métier dangereux, sur l’océan, la plupart du temps en pleine nuit. L’océan, la nuit, c’est comme la Sibérie, mais en mouillé. En plus de braver les éléments, ces gars là sont à la merci de bureaucraties et de marchés financiers qui peuvent leur bousiller une saison complète. Ils ne sont jamais loin du chômage et de la précarité. Quand je bouffe un filet de morue, je fais une petite prière.

Dunkerque est une ville industrielle. J’ai pas mal de respect aussi pour les gens qui travaillent en industrie. Quand, dans ma petite tour à bureaux, un collègue se plaint de nos conditions, c’est moi qui lui ferme la gueule. Je lui dis d’aller faire garde-malade. D’aller servir des repas dans une brasserie. D’aller à l’usine, juste pour essayer. D’aller ramasser nos putains de poubelles, ou de se lever au milieu de la nuit pour faire des baguettes à 90 centimes l’unité.

Dunkerque est une ville moche. Je suis désolé, mais à ce chapitre, je réitère. La première chose que j’ai reniflé en sortant du train, c’est l’odeur du cramé. Moi qui espérais un peu de vent salin. Sur Wikipedia, y’a une belle image panoramique qu’on peut observer en gros. Sur l’image, le ciel est bleu, alors ça sauve un peu la donne. Mais en gris, comme hier, c’est plutôt triste. Des rangs d’édifices en brique rouge, rectangulaires et anonymes. Au fond à droite, le port, et derrière lui le profil des cheminées. Devant l’hôtel de ville, un des seuls beaux édifices, on a foutu ce qui ressemble à une tour de contrôle à la Vladivostok. Et la photo ne le montre pas, mais cette tour est habillée d’une espèce d’enduit de cuivre aujourd’hui un peu déglingué.

Je ne blâme pas les Dunkerquois pour le décor. Port stratégique, Dunkerque s’est pris dans la gueule je ne sais combien de tonnes d’obus pendant toute la durée de la 2e guerre. Ce genre de pilonnage, ça t’efface le pittoresque de manière assez efficace. Alors aujourd’hui, Dunkerque, c’est vraiment pas Barcelone. Et je ne dis pas ça avec arrogance. Encore une fois, je viens d’un coin du Canada où on a inventé des villes-champignons au gré des besoins de l’industrie lourde. Entre Dunkerque et Baie-Comeau, la ville où j’ai grandi, j’hésite beaucoup à désigner une championne de la « mochitude ». Reste que si j’écrivais un guide touristique sur la France, je me sentirais malhonnête de mettre Dunkerque dans le top 50 des paysages à croquer.

Bon, cela dit, il faut que je parle du positif. On m’avait fait un peu peur avec le carnaval. Je m’attendais à voir ma dose « d’endormis-dans-leur-vomi ». Je m’attendais à un truc assez délinquant, un peu violent, à la frontière du hooliganisme. Dans ces villes qui en prennent pour leur rhume en cette belle ère de l’économie libérale, y’a souvent une aigreur, une rancœur stagnante. Un truc mauvais qui attend juste l’occasion de gicler, comme le pus d’un bouton. Dans une fête qui promeut à ce point le chahut, tout serait réuni pour régler un peu ses comptes avec l’existence.

Mais à Dunkerque, c’était tout le contraire. J’ai rarement vu une foule de gens aussi joyeux et amicaux. Bien coincé dans la masse hystérique de la bande, alors que je ne voyais plus mes pieds, j’entendais mes voisins m’avertir dès qu'un obstacle se présentait sur le chemin. Des saltimbanques inconnus me tenaient solidement pour ne pas que je pète la gueule dans la foule chaotique. Devant l’hôtel de ville, au lancer des harengs, un cordon protecteur se formait dès que quelqu’un tombait par terre. Les portes des maisons ouvertes, avec les fêtards qui entrent et qui sortent. La bière était pas chère et les gens généreux. Les chansons grivoises, un peu idiotes et surtout sans conséquences, je les ai apprises et gueulées avec joie. Quel beau sens de la fête. Quelle manière magnifique de donner des couleurs à la ville. Je suis rentré à Paris fourbu, mais heureux.

Je ne crois pas que Paris m’ait déjà donné l’occasion de rigoler autant; on s’y prend trop au sérieux pour se laisser aller à de tels plaisirs. Dunkerque, c’est pas joli, mais l’esprit y est beau. S’il est question d’y retourner l’an prochain, je serai plus facile à convaincre. Mon souvenir de Dunkerque, ce ne sont pas les façades mornes, mais plutôt quelque chose qui ressemble à ceci :










samedi 21 février 2009

Dunkerque



J’ai mon fard à paupières, mon bâton de rouge, ma robe, ma perruque et mon boa. Demain matin, Dunkerque m’attend. TGV direct de Gare du Nord, arrivée vers midi. Retour en soirée, je ne sais trop dans quel état de conscience.

Dunkerque, c’est probablement la seule ville du monde qui arrive à sentir mauvais quand on la regarde sur Google Maps. Du haut des airs, on la voit cachée derrière un littoral d’industrie lourde. Bien présentes sur la photo satellite, les fumées des hauts-fourneaux obscurcissent un sol taché de rouille et de charbon. En plongée, c’est un paysage Mad-Max de chemins de fer, de chenaux et barges, d’étangs de décontamination, de citernes. Un ami qui a déjà travaillé dans une aciérie locale me disait que les bureaux se couvrent de suie en dix minutes si on a la mauvaise idée d’ouvrir une fenêtre.

Source photo : wikipedia.


Pour ajouter au charme du lieu, rappelons que cette ville a été rasée à 70% pendant la seconde guerre mondiale. J’ai pu voir à Caen, l’été dernier, les résultats de la reconstruction. Pas toujours joli. En 1946, il fallait loger les gens rapidement, à peu de frais. Alors on favorisait le style « Bauhaus pour les masses » : le truc bien carré, symétrique, préférablement terne. Contre un arrière-plan de fumée d’usine et de ciel gris à la façon Nord-Pas-de-Calais, ça te fait un beau gros cafard qui te titille l’envie de boire chroniquement. Alors, dites-vous, qu’est-ce que je peux bien aller foutre là demain? Pourquoi Dunkerque, au lieu de trucs jolis et peinards comme l’Alsace ou le Mont Saint-Michel. La réponse tient en un seul mot : le Carnaval.

Le Carnaval de Dunkerque, du moins la partie à laquelle j’assisterai, c’est une beuverie de quatre ou cinq jours pendant laquelle une foule d’hommes déguisés en femmes se promènent dans les rues de la ville en chantant des chansons de marin. On y organise diverses activités édifiantes, comme le lancer du hareng. Imaginez : des poissons gluants sont lancés dans une foule compacte d’ivrognes qui, pour l’honneur et rien d’autre, essaient de les attraper. Un gars saoul ferait n’importe quoi pour son honneur, y compris piétiner son voisin.

Mes sacs à vin de collègues, qui sont déjà là, entendent passer quatre jours à alterner entre consommation de bière et sommeil improbable dans leur voiture. Au cours des dernières semaines, ils ont tout fait pour que j’y aille. Ils ont négocié, supplié, menti. J’ai finalement accepté d’y passer une seule petite journée. Pas question de dormir une nuit dans une auto avec un copain ronfleur. Je suis trop vieux pour ce genre de projet. Et faut oublier l’option lit douillet. L’événement a du succès : les hôtels sont infestés de fêtards et les citoyens essaient de nous refiler des chambres médiocres à 90 euros. En plus, la SNCF profite de l’occasion pour nous arnaquer. L’aller-retour vers Londres en Eurostar se vend moins cher.

J’ai bien hâte de voir la chose. Avant que j’accepte d’y aller, on me parlait de jolies parades bon-enfant dans une belle ambiance régionale. Depuis que j’ai confirmé, mes amis ont plus ouvertement discuté de protège-tibias, de nez cassés et d’autos amochées. Deux de mes copains se sont procuré des bottes à coque d’acier. On m’a recommandé d’au moins porter mes bottes de montagne, sans quoi j’aurai peut-être quelques orteils bleuis. Et quand j’ai dit que j’allais apporter une deuxième paire de lunettes, on m’a répondu « très bonne idée » le plus sérieusement du monde. Il ne faut pas se leurrer : Dunkerque est une ville de gaillards qui travaillent en usine ou sur des bateaux de pêche. Des mecs qui se fendent le cul sur l’Atlantique Nord en pleine nuit pour que le Parisien puisse manger son petit hareng à l’huile. C’est bien normal qu’ils aient envie d’un peu de casse une fois par année. Ça promet. Disons que je serai loin du Festival des tulipes d’Ottawa.