(À mes lecteurs Français : désolé, cette fois-ci je parle aux Québécois. Mais vous pouvez lire si ça vous intéresse.)
Depuis lundi soir, le Bloc Québécois se retrouve avec seulement quatre sièges à Ottawa. Les médias parlent de débâcle pour cet absurde parti. Moi je parlerais plutôt de grande victoire pour les séparatistes. Le Bloc est peut-être mort au combat, mais il a accompli sa mission-suicide.
Cette mission, je vous en parlais dans un autre billet, il y a environ 18 mois. Relisez les quatre derniers paragraphes.
En 20 ans d'existence, le Bloc a réussi à cantonner dans l'opposition, donc loin du pouvoir, la deuxième province canadienne. Les résultats de l'élection de lundi sont de loin les plus catastrophiques que le Québec ait connus. Seulement 6 sièges au gouvernement, pour une province qui compte le quart de la population canadienne. Par comparaison, le Nouveau-Brunswick (2,5% de la population) a obtenu 8 sièges. Et la Saskatchewan (4% de la population) aura 13 sièges. Je parle ici de sièges à la majorité, là où les projets sont élaborés, où les décisions sont prises, et où sont attribués les budgets. Là où les voix comptent.
Si certains d'entre vous rêvaient de meilleurs jours au Québec, faudra attendre. Maintenant qu'il a sa majorité, le P.M. Harper n'aura plus besoin de chercher à séduire l'électorat québécois. Même qu'il risque de vouloir déplacer le pouvoir, l'influence, et l'argent à l'ouest du pays, là où il a sa base. À tout le moins vers Toronto. Le Québec a voulu se cantonner dans la marginalité ; il aura ce qu'il souhaitait.
Bravo au Bloc pour sa patience au long de sa lente et fastidieuse mission d'érosion. Sa naissance comme parti, en 1991, a contribué à achever le Parti Conservateur. Je parle du Parti Conservateur de l'époque, le parti pan-canadien où le Québec était fortement représenté. N'oubliez pas que la formation portée au pouvoir lundi est en réalité le Reform Party de Preston Manning, qui a simplement racheté la marque conservatrice après sa faillite, question de se draper d'un logo mieux accepté (après un brève transition sous l'appellation "Alliance Canadienne").
Le Bloc s'est ensuite attaqué au Parti Libéral, autre institution où le Québec avait une voix forte et pertinente. Comme tout parti après quelques mandats, les Libéraux ont été coulés en bonne partie par leurs propres scandales. Mais ils ont grandement été aidés dans leur affaiblissement par le Bloc. Les Libéraux avaient deux pilliers : le Québec et L'Ontario. Le Bloc en a scié un pendant 15 ans.
En gros, en 20 ans, le Bloc a dépouillé le Québec de ses accès au pouvoir canadien. Mais il n'a proposé aucune solution de rechange. Dans le vide créé par l'effondrement des deux grands partis traditionnels, le Parti Conservateur (version nouvelle mouture du Reform) s'est installé. Et Dieu sait que le Québec n'est pas aimé dans le PC de Harper.
Ce lundi, au lieu de redonner un peu de vigueur aux Libéraux, le Québec à préféré une amourette avec le NPD, une formation marginale qui n'a aucune base dans la province, et qui n'a aucune connaissance du pouvoir. Il n'était pas question de voter pour Harper, et la haine des Libéraux entretenue par le Bloc est encore vive.
Résultat final : le Québec est complètement à la marge pour les quatre prochaines années.
Isolement politique, privation de pouvoir, stagnation économique. Les ingrédients des fameuses "conditions gagnantes" sont réunis. Encore mieux si le pouvoir est aux mains d'un groupe qui reconnaît plus ou moins la particularité culturelle du Québec. Les séparatistes ont tout en main pour faire monter la grogne. Parce que les sécessions, les séparations, vous croyez qu'elles sont bâties sur un sentiment de bonheur collectif ? Quand on vous a parlé de conditions gagnantes, aurait-on oublié de vous dire que la plus gagnante sera votre frustration ?
Belle coïncidence, des élections provinciales au Québec devraient survenir d'ici 12 à 18 mois. Le gouvernement Charest aura fait son temps. Seule solution de remplacement : le Parti Québécois. Et Duceppe qui se cherche un nouveau boulot...
Quoi qu'il fasse, j'ai le sentiment que Harper risque de passer à l'histoire. Si, malgré le rejet à son endroit, il ne néglige pas le Québec, il pourrait devenir ce remède de cheval qui aura soigné la province de son ver solitaire séparatiste. Mal nécessaire. Et pendant ses quatre années de purgatoire (ou de purgatif), le Québec verra peut-être la naissance d'une nouvelle force de centre-gauche, une fusion des Libéraux et du NPD, où il serait plus raisonnablement représenté. Mais si Harper se montre revanchard, les séparatistes pourraient bientôt avoir leur orgasme collectif. Un orgasme pour lequel le Québec aura servi de poupée gonflable.
mardi 3 mai 2011
lundi 2 mai 2011
Ben Laden : à moi les théories fumeuses
J'espère être le premier, mais probablement pas. Peu importe, je revendique le lancement des premières théories conspirationnistes à l'endroit d'Oussama Ben Laden. À moi la gloire sur les forums et autres lieux mondains de la toile !
Non, idiots que vous êtes, Ben Laden n'est pas mort. L'histoire d'Obama est cousue de fil blanc. Premièrement, on n'a même pas de cadavre. Les G.I. l'ont semble-t-il balancé en mer. Étrange, pour un gouvernement qui déclare avoir voulu respecter la tradition musulmane en disposant de la dépouille dans les 24 heures suivant le décès.
Mais on a de l'ADN, dira-t-on. L'ADN de qui ? Quel membre du grand public peut voir de l'ADN, le toucher, l'authentifier. Donnez-moi une licence Photoshop, et je vous ponds un très beau rapport d'analyse d'ADN, avec les images et tout, et Ousama Ben Laden en Helvetica sur la couverture.
Et encore une opération tenue dans un bled peuplé d'analphabètes, loin des iPhones et autres sources d'information dignes de ce nom. Pas d'images, sauf celles gracieusement fournies par la CIA et l'armée. Non mais, vous me prenez pour qui ?
Il aurait suffi de prendre le cadavre et de l'exposer à Ground Zero derrière une vitre pare-balles. Comme la Joconde au Louvre, ou Lenine à Moscou (toute ressemblance est fortuite). Et pour 10 dollars, t'aurais pu avoir ta photo. Ça aurait été tellement facile de fournir une preuve incontestable. Pourquoi il ne l'ont pas fait ?
Petit indice dans les déclaration américaines, je le répète pour les plus aveugles d'entre-vous : « le cadavre a été jeté en mer ». Oussama est effectivement monté sur un bateau. Mais à destination d'une île du Pacifique.
Bon, pour ceux qui s'inquièteraient de voir Oussama débarquer sur la même île que JFK, Marilyn et Elvis, ne paniquez pas. La CIA a une deuxième île, réservée aux politiciens, révolutionnaires, et autres ennemis de la nation. Ben Laden ira retrouver Hitler, le Che, Lee Harvey Oswald, Allende, et Pancho Villa.
Dernière preuve que tout ça est organisé : depuis deux ou trois ans, les méchants des films holywoodiens ne sont plus des Arabes, mais des Chinois. Preuve que l'industrie américaine de la coercition des esprits est tuyautée depuis longtemps sur la réorientation stratégique de l'État.
J'attends mon Pulitzer par courrier. Demandez mon adresse à la CIA.
Non, idiots que vous êtes, Ben Laden n'est pas mort. L'histoire d'Obama est cousue de fil blanc. Premièrement, on n'a même pas de cadavre. Les G.I. l'ont semble-t-il balancé en mer. Étrange, pour un gouvernement qui déclare avoir voulu respecter la tradition musulmane en disposant de la dépouille dans les 24 heures suivant le décès.
Mais on a de l'ADN, dira-t-on. L'ADN de qui ? Quel membre du grand public peut voir de l'ADN, le toucher, l'authentifier. Donnez-moi une licence Photoshop, et je vous ponds un très beau rapport d'analyse d'ADN, avec les images et tout, et Ousama Ben Laden en Helvetica sur la couverture.
Source photo : wikipedia.
Et encore une opération tenue dans un bled peuplé d'analphabètes, loin des iPhones et autres sources d'information dignes de ce nom. Pas d'images, sauf celles gracieusement fournies par la CIA et l'armée. Non mais, vous me prenez pour qui ?
Il aurait suffi de prendre le cadavre et de l'exposer à Ground Zero derrière une vitre pare-balles. Comme la Joconde au Louvre, ou Lenine à Moscou (toute ressemblance est fortuite). Et pour 10 dollars, t'aurais pu avoir ta photo. Ça aurait été tellement facile de fournir une preuve incontestable. Pourquoi il ne l'ont pas fait ?
Petit indice dans les déclaration américaines, je le répète pour les plus aveugles d'entre-vous : « le cadavre a été jeté en mer ». Oussama est effectivement monté sur un bateau. Mais à destination d'une île du Pacifique.
Bon, pour ceux qui s'inquièteraient de voir Oussama débarquer sur la même île que JFK, Marilyn et Elvis, ne paniquez pas. La CIA a une deuxième île, réservée aux politiciens, révolutionnaires, et autres ennemis de la nation. Ben Laden ira retrouver Hitler, le Che, Lee Harvey Oswald, Allende, et Pancho Villa.
Dernière preuve que tout ça est organisé : depuis deux ou trois ans, les méchants des films holywoodiens ne sont plus des Arabes, mais des Chinois. Preuve que l'industrie américaine de la coercition des esprits est tuyautée depuis longtemps sur la réorientation stratégique de l'État.
J'attends mon Pulitzer par courrier. Demandez mon adresse à la CIA.
dimanche 1 mai 2011
Galaxie politique
Il y a quelques mois, dans un billet intitulé Avec des amis comme ça, je comparais les partis politiques canadiens et français. J'avais utilisé cette image :
[...] si le parti politique canadien est une sorte de noyau atomique à forte gravité, son homologue français devra plutôt être vu comme un amas moléculaire à l'équilibre fragile, constamment soumis à la tentation opportuniste.
Joie dans mon coeur, l'Express a publié récemment une cartographie des partis français. Le magazine parle plutôt de "nébuleuse". Mais bon, qu'elle soit micro ou macro, la métaphore tient la route. Constatez-le par vous-mêmes :

Je vous invite à aller voir ce fascinant outil. Vous y trouverez des groupements aux noms savoureux, comme :
Après, on se demandera pourquoi il est impossible d'obtenir un consensus sur quoi que ce soit en France...
[...] si le parti politique canadien est une sorte de noyau atomique à forte gravité, son homologue français devra plutôt être vu comme un amas moléculaire à l'équilibre fragile, constamment soumis à la tentation opportuniste.
Joie dans mon coeur, l'Express a publié récemment une cartographie des partis français. Le magazine parle plutôt de "nébuleuse". Mais bon, qu'elle soit micro ou macro, la métaphore tient la route. Constatez-le par vous-mêmes :

Capture d'écran de l'Atlas de l'Express
Je vous invite à aller voir ce fascinant outil. Vous y trouverez des groupements aux noms savoureux, comme :
- le Parti communiste réunionnais
- Dessinons l'avenir avec Alain Girard
- Savoie pour tous
- Front de libération de Polynésie
- L'union des non inscrits (il y a aussi Le groupe des non inscrits... mais je crois que les deux formations ne se parlent pas.)
- L'association des objecteurs de croissance
Après, on se demandera pourquoi il est impossible d'obtenir un consensus sur quoi que ce soit en France...
mercredi 27 avril 2011
Carnivore infidèle
Je viens de mettre la main sur une copie de Les carnivores infidèles, le tout nouveau bouquin de recettes de mon amie Catherine Lefebvre. Un seul commentaire : outrageusement sexy !
C'est un livre végé. Bon, j'entends les Français paniquer. Mais Catherine est nutritionniste ; son métier, c'est de nous régaler tout en veillant à notre santé. Et elle le fait bien. Pas de prêchi-prêcha interminable, mais plutôt des petits conseils semés ici et là. On les lit en cuisinant, sans se prendre la tête, au gré des recettes.

Mais moi je suis un mec. Un vrai ! Et c'est ça qui est bien dans le bouquin : que des recettes simples à préparer, sans trop de cuisson, avec des ingrédients faciles à trouver.
Je vous fait saliver un peu. Dans le Croque en bol (p. 96), vous trouverez notamment de l'avocat, du citron vert, du tahini, du wasabi, des fèves edamame. Et la Salade de prince charmant (p. 74) : pamplemousse rose, pomme grenade, pacanes, basilic, et un peu de poivre de Cayenne. C'est beau, c'est frais, les recettes tiennent sur deux lignes. Je viens de trouver de quoi m'occuper pour les prochains week-ends.
Et sa recette de Burger (p. 54) m'a rappelé que des champignons poêlés, c'est splendide en sandwich. Porcini et girolles encore chauds, avec une pointe d'ail ou de vieux cheddar, sur un pain craquant et un peu huilé (ma recette), et vous pleurerez de bonheur.

Catherine a fait appel à ses amis pour les recettes, afin de montrer que monsieur tout-le-monde peut manger végé à l'occasion. L'ouvrage est de qualité pro, avec des photos à se pâmer. J'ai eu un moment de bonheur en voyant notre contribution à MissK et moi : les papas a la huancaina (p. 136). La photo est diablement décadente.
Pour accompagner cette recette andine, j'avais proposé à Catherine une petite salade péruvienne, qui n'a pu être retenue lors de la sélection finale. La voici, toute simple :
- coupez un demi oignon en lamelles fines.
- laissez mariner 30 minutes dans du jus de citron vert, de l'huile d'olive et un peu de sel.
- coupez une tomate en cubes.
- hachez de la coriandre fraîche, à peu près le même volume que la tomate.
- mélangez tout ça.
On dit que l'oignon facilite la respiration et aiderait à soulager l'asthme. Sustentés par les papas à la huancaina, et décongestionnés par la salade, vous serez en forme pour monter jusqu'à Machu Picchu.
Les carnivores infidèles : 60 recettes végés pour tromper votre boucher, par Catherine Lefebvre, aux Éditions Cardinal, ISBN 978-2-920943-89-6. Les Parisiens trouveront peut-être à la Librairie du Québec. Ou commandez-le à la Librairie gourmande, la caverne d'Ali-Baba du livre de recette. Et visitez le site de Catherine !
C'est un livre végé. Bon, j'entends les Français paniquer. Mais Catherine est nutritionniste ; son métier, c'est de nous régaler tout en veillant à notre santé. Et elle le fait bien. Pas de prêchi-prêcha interminable, mais plutôt des petits conseils semés ici et là. On les lit en cuisinant, sans se prendre la tête, au gré des recettes.

Photo par Albert Elbilia © Éditions Cardinal
Mais moi je suis un mec. Un vrai ! Et c'est ça qui est bien dans le bouquin : que des recettes simples à préparer, sans trop de cuisson, avec des ingrédients faciles à trouver.
Je vous fait saliver un peu. Dans le Croque en bol (p. 96), vous trouverez notamment de l'avocat, du citron vert, du tahini, du wasabi, des fèves edamame. Et la Salade de prince charmant (p. 74) : pamplemousse rose, pomme grenade, pacanes, basilic, et un peu de poivre de Cayenne. C'est beau, c'est frais, les recettes tiennent sur deux lignes. Je viens de trouver de quoi m'occuper pour les prochains week-ends.
Et sa recette de Burger (p. 54) m'a rappelé que des champignons poêlés, c'est splendide en sandwich. Porcini et girolles encore chauds, avec une pointe d'ail ou de vieux cheddar, sur un pain craquant et un peu huilé (ma recette), et vous pleurerez de bonheur.

Photos par Albert Elbilia © Éditions Cardinal
Catherine a fait appel à ses amis pour les recettes, afin de montrer que monsieur tout-le-monde peut manger végé à l'occasion. L'ouvrage est de qualité pro, avec des photos à se pâmer. J'ai eu un moment de bonheur en voyant notre contribution à MissK et moi : les papas a la huancaina (p. 136). La photo est diablement décadente.
Pour accompagner cette recette andine, j'avais proposé à Catherine une petite salade péruvienne, qui n'a pu être retenue lors de la sélection finale. La voici, toute simple :
- coupez un demi oignon en lamelles fines.
- laissez mariner 30 minutes dans du jus de citron vert, de l'huile d'olive et un peu de sel.
- coupez une tomate en cubes.
- hachez de la coriandre fraîche, à peu près le même volume que la tomate.
- mélangez tout ça.
On dit que l'oignon facilite la respiration et aiderait à soulager l'asthme. Sustentés par les papas à la huancaina, et décongestionnés par la salade, vous serez en forme pour monter jusqu'à Machu Picchu.
Les carnivores infidèles : 60 recettes végés pour tromper votre boucher, par Catherine Lefebvre, aux Éditions Cardinal, ISBN 978-2-920943-89-6. Les Parisiens trouveront peut-être à la Librairie du Québec. Ou commandez-le à la Librairie gourmande, la caverne d'Ali-Baba du livre de recette. Et visitez le site de Catherine !
lundi 25 avril 2011
Je suis Alain Delon
Être Canadien à Paris, c'est un peu comme être Alain Delon : il ne se passe pas une journée sans que je sois reconnu. Peu importe où je vais, c'est : "Ah ! mais vous êtes Canadien ! J'aime tellement votre accent ! C'est trop mignon ! Céline Dion ! Tabernacle !"
Impossible d'avoir une vie normale. Je ne suis pas nécessairement une vedette. Je me décrirais plutôt comme l'incarnation d'un archétype. Or, comme les vedettes, les archétypes appartiennent au domaine public. Je suis le Canadien sympa, lourdaud mais mignon, affable et cordial, avec son accent tellement rigolo.

On ne s'en douterait pas, mais c'est une tare aussi lourde que la célébrité. Car je suis forcé de jouer le rôle. Je suis perpétuellement en représentation. Quand j'en suis à mon huitième ah-mais-vous-êtes-Canadien de la soirée, j'en ai toujours un peu marre. Mais je ne peux pas répondre : "Tu sais ce qu'il fait mon accent ? Il te pisse à la raie, mon accent !"
Car le Français devant moi ne sait pas que j'ai déjà répété sept fois les mêmes banalités. Il est de bonne foi. Il est véritablement enthousiaste. Je suis sa curiosité humaine du jour. Comme Alain Delon. Alors je joue mon rôle : je souris, je parle de Céline, et je force l'accent. Je lui en donne pour son argent.
Je ne m'en plains pas, au contraire. Les Canadiens, en France, jouissent d'un magnifique biais positif. Disons que les Français sont beaucoup plus sympas avec nous qu'avec les Rosbifs. Même que j'en abuse un peu, parfois. Par exemple, au dernier Salon de l'Agriculture, ce biais positif m'a permis d'obtenir un très bon prix sur une belle sélection de saucissons corses. Si j'avais été Français, on n'aurait tout fait pour m'arnaquer. Et je suis à peu près le seul client à qui ma boulangère ne fait pas la gueule.
Y'a juste un petit truc : le mot "tabernacle". On a tendance à croire que cette interjection est plutôt inoffensive, voire cordiale. Mais sur l'échelle de Richter de la sémantique, ce juron est environ à la même hauteur que "je nique ta putain d'race". Toute ignorance mérite d'être pardonnée. Mais faudrait pas m'en vouloir si vous notez une certaine crispation dans mon sourire de gentil Canadien.
Impossible d'avoir une vie normale. Je ne suis pas nécessairement une vedette. Je me décrirais plutôt comme l'incarnation d'un archétype. Or, comme les vedettes, les archétypes appartiennent au domaine public. Je suis le Canadien sympa, lourdaud mais mignon, affable et cordial, avec son accent tellement rigolo.
On ne s'en douterait pas, mais c'est une tare aussi lourde que la célébrité. Car je suis forcé de jouer le rôle. Je suis perpétuellement en représentation. Quand j'en suis à mon huitième ah-mais-vous-êtes-Canadien de la soirée, j'en ai toujours un peu marre. Mais je ne peux pas répondre : "Tu sais ce qu'il fait mon accent ? Il te pisse à la raie, mon accent !"
Car le Français devant moi ne sait pas que j'ai déjà répété sept fois les mêmes banalités. Il est de bonne foi. Il est véritablement enthousiaste. Je suis sa curiosité humaine du jour. Comme Alain Delon. Alors je joue mon rôle : je souris, je parle de Céline, et je force l'accent. Je lui en donne pour son argent.
Je ne m'en plains pas, au contraire. Les Canadiens, en France, jouissent d'un magnifique biais positif. Disons que les Français sont beaucoup plus sympas avec nous qu'avec les Rosbifs. Même que j'en abuse un peu, parfois. Par exemple, au dernier Salon de l'Agriculture, ce biais positif m'a permis d'obtenir un très bon prix sur une belle sélection de saucissons corses. Si j'avais été Français, on n'aurait tout fait pour m'arnaquer. Et je suis à peu près le seul client à qui ma boulangère ne fait pas la gueule.
Y'a juste un petit truc : le mot "tabernacle". On a tendance à croire que cette interjection est plutôt inoffensive, voire cordiale. Mais sur l'échelle de Richter de la sémantique, ce juron est environ à la même hauteur que "je nique ta putain d'race". Toute ignorance mérite d'être pardonnée. Mais faudrait pas m'en vouloir si vous notez une certaine crispation dans mon sourire de gentil Canadien.
lundi 18 avril 2011
Des primates et du foot
Samedi soir dernier, c'est F.C. Barcelone contre Real Madrid. L'ambiance est chaude au stade madrilène. Mais, malgré le tumulte et les cris de la foule compacte, on perçoit un bruit de fond. Une rumeur stridente venue de loin, à plus de 1000 de kilomètres, probablement de Paris. Ce sont mes voisins qui hurlent.
Lionel Messi rate le but d'au moins 50 mètres ; mes voisins hurlent. Cristiano Ronaldo, au sol, se tord d'une douleur théâtrale après qu'on lui ait effleuré le gras du mollet ; mes voisins hurlent. Comme l'évasion des chimpanzés du zoo de Brooklyn, comme 500 femmes accouchant simultanément de 500 paires de jumeaux, mes voisins hurlent.
Parfois, j'arrive à m'expliquer certains débordements sportivo-télévisuels. Un peu de bêtise patriotique, ou les splendides chutes de reins du volleyball de plage, peuvent justifier quelques cris. Mais, et ce n'est qu'un exemple, je ne comprends pas que des Tunisiens d'origine, naturalisés Français, puissent s'exciter à la vue d'un club espagnol composé de millionaires fiscalement monégasques. Là, ça me dépasse.
Peut-être que tout ce vacarme, c'est le mince prix à payer pour que soit assurée la cohésion sociale. Reprenant à son compte un vieux projet romain, l'administration napoléonienne avait tenté, avec l'arrêté du 19 Vendémiaire de l'an 10, d'assurer l'approvisionnement des Parisiens en pain. La partie « jeux », pour sa part, est aujourd'hui implémentée par la FIFA.
Le seul aspect positif de cette situation, c'est que la télédiffusion des matchs laisse dans le désoeuvrement une cohorte de Parisiennes magnifiques et plus intelligentes que leur mec. Si je puis me permettre, j'aimerais souligner que je suis à leur entière disposition les soirs de foot. On s'fait un resto ? C'est moi qui invite.
Lionel Messi rate le but d'au moins 50 mètres ; mes voisins hurlent. Cristiano Ronaldo, au sol, se tord d'une douleur théâtrale après qu'on lui ait effleuré le gras du mollet ; mes voisins hurlent. Comme l'évasion des chimpanzés du zoo de Brooklyn, comme 500 femmes accouchant simultanément de 500 paires de jumeaux, mes voisins hurlent.
Parfois, j'arrive à m'expliquer certains débordements sportivo-télévisuels. Un peu de bêtise patriotique, ou les splendides chutes de reins du volleyball de plage, peuvent justifier quelques cris. Mais, et ce n'est qu'un exemple, je ne comprends pas que des Tunisiens d'origine, naturalisés Français, puissent s'exciter à la vue d'un club espagnol composé de millionaires fiscalement monégasques. Là, ça me dépasse.
Source photo : wikipedia.
Peut-être que tout ce vacarme, c'est le mince prix à payer pour que soit assurée la cohésion sociale. Reprenant à son compte un vieux projet romain, l'administration napoléonienne avait tenté, avec l'arrêté du 19 Vendémiaire de l'an 10, d'assurer l'approvisionnement des Parisiens en pain. La partie « jeux », pour sa part, est aujourd'hui implémentée par la FIFA.
Le seul aspect positif de cette situation, c'est que la télédiffusion des matchs laisse dans le désoeuvrement une cohorte de Parisiennes magnifiques et plus intelligentes que leur mec. Si je puis me permettre, j'aimerais souligner que je suis à leur entière disposition les soirs de foot. On s'fait un resto ? C'est moi qui invite.
vendredi 15 avril 2011
Affaire Cantat-Mouawad : l'importance de se taire
L'événement médiatique du moment au Québec, c'est la tempête Mouawad-Cantat. Il y a quelques jours, l'homme de théâtre Wajdi Mouawad (Incendies, Littoral, Forêts) annonce qu'il confiera la musique de sa prochaine mise en scène, le Cycle des femmes de Sophocle, à Bertrand Cantat. Tous connaissent le chanteur pour son implication dans la mort de l'actrice Marie Trintignant.
Impact immédiat, déchaînement total. On somme Mouawad d'expliquer sa démarche, mais ce dernier préfère garder le silence. Tous les médias commentent l'affaire, les chroniqueurs s'épanchent, les personnalités publiques aussi. Christine Saint-Pierre, ministre de la Culture, des Communications, et de la Condition féminine (drôle d'ironie) se porte à la défense du metteur en scène. Mais de son côté, la présidente du Conseil du statut de la femme parle de « banalisation de la violence faite aux femmes ». Est évoqué un boycott du Théâtre du Nouveau-Monde, lieu où doit être présenté l'oeuvre. Le Centre national des Arts du Canada annonce qu'il s'opposera à la venue de Cantat. En résumé, gros bordel dans les chaumières.
Toute cette histoire ne m'intéressait pas beaucoup, jusqu'à l'intervention de Nathalie Petrowski, chroniqueuse-vedette du quotidien montréalais La Presse. Dans son papier, disponible en ligne, elle condamne le silence de Mouawad sur cette tempête qu'il a semée. Ça a suscité chez moi une réflexion sur le rôle de l'art, et surtout celui de l'artiste.
Pourquoi Mouawad devrait-il parler ? Qu'il continue à se taire, là est sa mission. Pourquoi souhaiter un art didactique ? En invitant Cantat, Mouawad nous donne l'occasion de faire face, comme société, à nos limites. Il nous force à jeter un regard sur ce que nous sommes.
L'affaire Cantat est une mine de questions fascinantes. Peut-on séparer de l'homme de l'artiste ? Quelle réhabilitation sommes-nous prêts à lui concéder ? Est-il condamné à l'exil perpétuel ? Quel est le prix du pardon, et est-il le même pour tous ? L'ampleur du châtiment est-il directement proportionel à la notoriété ? Au fond, le pardon existe-t-il vraiment ? Certains actes sont-ils impardonnables ? Nos catéchèses de droit commun sont-elles hypocrites ?
Je ne veux pas me lancer publiquement dans ces questions. Mais je peux au moins encourager Mouawad à continuer dans le silence. L'art est trop souvent subjugué à une mission didactique. Il est trop souvent complaisant, lénifiant.
Que Mouawad joue son rôle, celui d'un alchimiste dont les mélanges finissent à l'occasion par nous péter au visage. Qu'il nous tende les miroirs. Qu'il nous lance les pavés, sans nous dire comment les attraper.
Impact immédiat, déchaînement total. On somme Mouawad d'expliquer sa démarche, mais ce dernier préfère garder le silence. Tous les médias commentent l'affaire, les chroniqueurs s'épanchent, les personnalités publiques aussi. Christine Saint-Pierre, ministre de la Culture, des Communications, et de la Condition féminine (drôle d'ironie) se porte à la défense du metteur en scène. Mais de son côté, la présidente du Conseil du statut de la femme parle de « banalisation de la violence faite aux femmes ». Est évoqué un boycott du Théâtre du Nouveau-Monde, lieu où doit être présenté l'oeuvre. Le Centre national des Arts du Canada annonce qu'il s'opposera à la venue de Cantat. En résumé, gros bordel dans les chaumières.
Source photo : wikipedia.
Toute cette histoire ne m'intéressait pas beaucoup, jusqu'à l'intervention de Nathalie Petrowski, chroniqueuse-vedette du quotidien montréalais La Presse. Dans son papier, disponible en ligne, elle condamne le silence de Mouawad sur cette tempête qu'il a semée. Ça a suscité chez moi une réflexion sur le rôle de l'art, et surtout celui de l'artiste.
Pourquoi Mouawad devrait-il parler ? Qu'il continue à se taire, là est sa mission. Pourquoi souhaiter un art didactique ? En invitant Cantat, Mouawad nous donne l'occasion de faire face, comme société, à nos limites. Il nous force à jeter un regard sur ce que nous sommes.
L'affaire Cantat est une mine de questions fascinantes. Peut-on séparer de l'homme de l'artiste ? Quelle réhabilitation sommes-nous prêts à lui concéder ? Est-il condamné à l'exil perpétuel ? Quel est le prix du pardon, et est-il le même pour tous ? L'ampleur du châtiment est-il directement proportionel à la notoriété ? Au fond, le pardon existe-t-il vraiment ? Certains actes sont-ils impardonnables ? Nos catéchèses de droit commun sont-elles hypocrites ?
Je ne veux pas me lancer publiquement dans ces questions. Mais je peux au moins encourager Mouawad à continuer dans le silence. L'art est trop souvent subjugué à une mission didactique. Il est trop souvent complaisant, lénifiant.
Que Mouawad joue son rôle, celui d'un alchimiste dont les mélanges finissent à l'occasion par nous péter au visage. Qu'il nous tende les miroirs. Qu'il nous lance les pavés, sans nous dire comment les attraper.
jeudi 7 avril 2011
Éloge du beau gros vide creux
Un truc que j'adore en France, c'est le foisonnement quotidien de formules creuses et de processus sans valeur ajoutée. Sérieusement, j'adore ! Pour un Nord-Américain, c'est de la pure poésie. Exemple avec une matinée typique.
Une matinée qui commence très tôt, avec mon voisin d'en haut, adepte du hurlement théâtral à trois heures du matin. Mon proprio connaît la situation. Je me contente donc de lui faire un petit suivi avec un mail sobrement intitulé : "Faites taire ce con ou je lui encastre un piano dans les molaires."
Huit heures, je suis dans le RER. Heureusement, pas d'incident de voyageur ce matin. Réponse de mon proprio : "J'ai téléphoné au commissariat. Vous devez déposer une main courante. Je ne peux rien faire pour vous, mais je reste solidaire."
Se borner à dire qu'on est solidaire, c'est dire qu'on pense à vous, mais qu'on s'en fout. C'est la formule ultime de la désolidarisation. Merci pour votre sollicitude, monsieur le proprio. Comme disent les Anglos, "it makes me a beautiful leg".
Et c'est quoi une main courante ? On n'a pas ce truc au Canada. Arrivé au bureau, je regarde sur Wikipédia. En gros, c'est un moyen de râler officiellement, mais sans porter plainte. Magnifique ! Je suis certain qu'au bas du formulaire, il y a la mention suivante :
"Déclaration recueillie à Paris, le __/__/____, par l'agent ______________ (qui s'en bat si fortement les couilles que ça commence à lui faire mal. Et votre voisin aussi, d'ailleurs)."
Le téléphone sonne. C'est Martine (pas celle que vous connaissez) : "Bonjour Paul. J'ai reçu les papiers de Machin Fils. Faudrait que tu te rapproches d'eux.
- Tu veux que je les appelle ?
- Pas nécessairement.
- Faut que j'aille à leurs bureaux, alors ?
- J'en sais rien, tu te rapproches d'eux et puis c'est tout...
- C'est quoi, Martine, se rapprocher ? Vous faites quoi d'habitude ? Un mail ? Télépathie ? Orgie romaine ?
- Libre à toi, Paul...
- En gros, t'essaies de me dire que tu t'en fous, dans la mesure où tu n'es pas impliquée, même si ton nom figure sur l'enveloppe.
- C'est un peu ça.
- Un peu ça, ou complètement ça ?
- Disons, quelque part entre les deux...
- Merci Martine, je me rapproche dans la minute qui vient."
Clic. Je ne crois pas que nous finirons par nous rapprocher, Martine et moi. Il est dix heures. Les collègues m'attendent au café pour discuter politique. Je trépigne déjà à l'idée d'entendre alliance fraternelle, loyauté indépendante, humanisme libéral, programme porteur de confiance. Je vous le répète, c'est de la pure poésie !
Une matinée qui commence très tôt, avec mon voisin d'en haut, adepte du hurlement théâtral à trois heures du matin. Mon proprio connaît la situation. Je me contente donc de lui faire un petit suivi avec un mail sobrement intitulé : "Faites taire ce con ou je lui encastre un piano dans les molaires."
Huit heures, je suis dans le RER. Heureusement, pas d'incident de voyageur ce matin. Réponse de mon proprio : "J'ai téléphoné au commissariat. Vous devez déposer une main courante. Je ne peux rien faire pour vous, mais je reste solidaire."
Se borner à dire qu'on est solidaire, c'est dire qu'on pense à vous, mais qu'on s'en fout. C'est la formule ultime de la désolidarisation. Merci pour votre sollicitude, monsieur le proprio. Comme disent les Anglos, "it makes me a beautiful leg".
Et c'est quoi une main courante ? On n'a pas ce truc au Canada. Arrivé au bureau, je regarde sur Wikipédia. En gros, c'est un moyen de râler officiellement, mais sans porter plainte. Magnifique ! Je suis certain qu'au bas du formulaire, il y a la mention suivante :
"Déclaration recueillie à Paris, le __/__/____, par l'agent ______________ (qui s'en bat si fortement les couilles que ça commence à lui faire mal. Et votre voisin aussi, d'ailleurs)."
Source photo : wikipedia.
Le téléphone sonne. C'est Martine (pas celle que vous connaissez) : "Bonjour Paul. J'ai reçu les papiers de Machin Fils. Faudrait que tu te rapproches d'eux.
- Tu veux que je les appelle ?
- Pas nécessairement.
- Faut que j'aille à leurs bureaux, alors ?
- J'en sais rien, tu te rapproches d'eux et puis c'est tout...
- C'est quoi, Martine, se rapprocher ? Vous faites quoi d'habitude ? Un mail ? Télépathie ? Orgie romaine ?
- Libre à toi, Paul...
- En gros, t'essaies de me dire que tu t'en fous, dans la mesure où tu n'es pas impliquée, même si ton nom figure sur l'enveloppe.
- C'est un peu ça.
- Un peu ça, ou complètement ça ?
- Disons, quelque part entre les deux...
- Merci Martine, je me rapproche dans la minute qui vient."
Clic. Je ne crois pas que nous finirons par nous rapprocher, Martine et moi. Il est dix heures. Les collègues m'attendent au café pour discuter politique. Je trépigne déjà à l'idée d'entendre alliance fraternelle, loyauté indépendante, humanisme libéral, programme porteur de confiance. Je vous le répète, c'est de la pure poésie !
mercredi 30 mars 2011
Le Français râle parce qu'il a raison
Y'a deux trucs qu'on remarque dès qu'on pose le pied en terre de France. Primo, le Français râle toujours. Deuxio, le Français a toujours raison. Ou plus précisément, le Français se comporte comme s'il avait raison, même quand il a tort.
J'ai longtemps considéré qu'il s'agissait de deux traits de caractère distincts et dissociés. Et puis récemment, comme ça, au milieu d'un repas à la cantine, j'ai eu une petite épiphanie : le Français râle parce qu'il a raison. Il y a corrélation, les deux phénomènes s'alimentent. Eureka.
Il est impossible de critiquer ouvertement et honnêtement quelque chose si on n'est pas persuadé d'avoir mieux à proposer. La licence de râler est obtenue par la possession d'une proposition supérieure à celle de la partie adverse. En gros, pour râler, faut croire qu'on a raison et que l'autre a tort.
Or, le Français a toujours raison. Ça fait partie de sa culture, de son éducation. Dès sa tendre enfance, il apprend à avoir toujours raison. Dans les maternelles françaises, c'est du dessin, un peu de Descartes, et beaucoup de Schopenhauer. Avant l'âge de 10 ans, tout petit Français aura obtenu un certificat attestant qu'il a droit au râle perpétuel. La nation française ne cherche pas le consensus, mais la domination (voir 'Napoléon' et 'Traité de Versailles'.)
Là, vous vous dites : « Ben voyons, on ne peut pas toujours avoir raison ! » Si vous vous dites ça, c'est que vous croyez naïvement qu'il n'existe qu'une seule vérité, pure et indélogeable. Je me vois forcé de vous recommander la lecture des diverses versions de l'Encyclopédie Russe publiées sous Staline.
La raison et la vérité ne sont en réalité que matières malléables, qu'on peut adapter aux circonstances. Encore mieux, elles ne sont que des ballons de foot qu'on cherchera à prendre à l'adversaire.
Le Français n'est pas con. Souvent, il sait qu'il a tort. Pour préserver son droit au râle, il s'est entraîné à modifier subtilement, au cours d'un débat, tout son argumentaire. Il faut se méfier du Français : en cas de besoin, il n'hésitera pas à paraphraser vos propres arguments, et à vous attribuer les siens, pour conclure que vous avez tort.
La manoeuvre est subtile, et toute en finesse. À un moment du débat, vous aurez l'impression que le Français dit la même chose que vous. Il est déjà trop tard : il vous a pris par le flanc et occupe votre position. Vous lui avez permis de manoeuvrer hors de sa position originale. Son prochain mouvement sera de vous forcer à vous rabattre sur ses anciennes positions, pour ensuite vous critiquer. Attention, ça peut aller très vite ! Suffit de quelques répliques. Un exemple :
Vous : Attends ! Tantôt tu disais que l'asphalte était blanche !
Lui : Tu m'as mal compris, je n'ai jamais parlé de 'blanc', mais plutôt de l'impossibilité d'un 'noir pur'. C'est toi qui disait 'noir'. Or le 'noir pur', tel que tu l'entends, n'existe pas, sinon il ne serait pas visible, parce qu'il absorberait toute la lumière.
Vous : Ben là, on dit la même chose. L'asphalte est plutôt noire.
Lui : Mais pas du tout ! Moi je défends depuis toute à l'heure une asphalte dans le spectre de la lumière visible, et qui tend vers la blancheur à mesure qu'elle vieillit. Alors que toi tu parles de 'noir pur', ce qui est aussi absurde que le 'blanc pur'. C'est important d'être clair quand on s'exprime.
Notez au passage la petite remarque assassine à votre endroit : « C'est important d'être clair quand on s'exprime. » Il s'agit d'un mouvement classique de diversion. Voulant solidifier ses bases nouvellement acquises sur vos anciennes positions, le Français utilisera ce genre de stratagème pour gagner du temps. Pendant que vous répondrez à l'insulte, il en profitera pour vous repousser encore plus loin sur ses anciennes positions.
Le but du jeu, ce n'est pas d'avoir raison, mais de prendre possession de la raison. Un fois la raison acquise, on peut râler jusqu'à plus soif : « Vous, les Canadiens ! Dire que l'asphalte est 'noir pur', comme si c'était possible. Après, vous vous demandez pourquoi nous avons de la difficulté à vous comprendre. Et menteurs, en plus ! Vous osez prétendre que nous avons dit 'blanc'. C'est vraiment de la mauvaise foi ! Ou à tout le moins, un profond manque de culture ! »
Vous croyez que j'ai tort ? Lisez ceci. Vous verrez que l'auteur est allemand, mais que le texte est très français.
J'ai longtemps considéré qu'il s'agissait de deux traits de caractère distincts et dissociés. Et puis récemment, comme ça, au milieu d'un repas à la cantine, j'ai eu une petite épiphanie : le Français râle parce qu'il a raison. Il y a corrélation, les deux phénomènes s'alimentent. Eureka.
Il est impossible de critiquer ouvertement et honnêtement quelque chose si on n'est pas persuadé d'avoir mieux à proposer. La licence de râler est obtenue par la possession d'une proposition supérieure à celle de la partie adverse. En gros, pour râler, faut croire qu'on a raison et que l'autre a tort.
Or, le Français a toujours raison. Ça fait partie de sa culture, de son éducation. Dès sa tendre enfance, il apprend à avoir toujours raison. Dans les maternelles françaises, c'est du dessin, un peu de Descartes, et beaucoup de Schopenhauer. Avant l'âge de 10 ans, tout petit Français aura obtenu un certificat attestant qu'il a droit au râle perpétuel. La nation française ne cherche pas le consensus, mais la domination (voir 'Napoléon' et 'Traité de Versailles'.)
Source photo : wikipedia.
Là, vous vous dites : « Ben voyons, on ne peut pas toujours avoir raison ! » Si vous vous dites ça, c'est que vous croyez naïvement qu'il n'existe qu'une seule vérité, pure et indélogeable. Je me vois forcé de vous recommander la lecture des diverses versions de l'Encyclopédie Russe publiées sous Staline.
La raison et la vérité ne sont en réalité que matières malléables, qu'on peut adapter aux circonstances. Encore mieux, elles ne sont que des ballons de foot qu'on cherchera à prendre à l'adversaire.
Le Français n'est pas con. Souvent, il sait qu'il a tort. Pour préserver son droit au râle, il s'est entraîné à modifier subtilement, au cours d'un débat, tout son argumentaire. Il faut se méfier du Français : en cas de besoin, il n'hésitera pas à paraphraser vos propres arguments, et à vous attribuer les siens, pour conclure que vous avez tort.
La manoeuvre est subtile, et toute en finesse. À un moment du débat, vous aurez l'impression que le Français dit la même chose que vous. Il est déjà trop tard : il vous a pris par le flanc et occupe votre position. Vous lui avez permis de manoeuvrer hors de sa position originale. Son prochain mouvement sera de vous forcer à vous rabattre sur ses anciennes positions, pour ensuite vous critiquer. Attention, ça peut aller très vite ! Suffit de quelques répliques. Un exemple :
Vous : Attends ! Tantôt tu disais que l'asphalte était blanche !
Lui : Tu m'as mal compris, je n'ai jamais parlé de 'blanc', mais plutôt de l'impossibilité d'un 'noir pur'. C'est toi qui disait 'noir'. Or le 'noir pur', tel que tu l'entends, n'existe pas, sinon il ne serait pas visible, parce qu'il absorberait toute la lumière.
Vous : Ben là, on dit la même chose. L'asphalte est plutôt noire.
Lui : Mais pas du tout ! Moi je défends depuis toute à l'heure une asphalte dans le spectre de la lumière visible, et qui tend vers la blancheur à mesure qu'elle vieillit. Alors que toi tu parles de 'noir pur', ce qui est aussi absurde que le 'blanc pur'. C'est important d'être clair quand on s'exprime.
Notez au passage la petite remarque assassine à votre endroit : « C'est important d'être clair quand on s'exprime. » Il s'agit d'un mouvement classique de diversion. Voulant solidifier ses bases nouvellement acquises sur vos anciennes positions, le Français utilisera ce genre de stratagème pour gagner du temps. Pendant que vous répondrez à l'insulte, il en profitera pour vous repousser encore plus loin sur ses anciennes positions.
Le but du jeu, ce n'est pas d'avoir raison, mais de prendre possession de la raison. Un fois la raison acquise, on peut râler jusqu'à plus soif : « Vous, les Canadiens ! Dire que l'asphalte est 'noir pur', comme si c'était possible. Après, vous vous demandez pourquoi nous avons de la difficulté à vous comprendre. Et menteurs, en plus ! Vous osez prétendre que nous avons dit 'blanc'. C'est vraiment de la mauvaise foi ! Ou à tout le moins, un profond manque de culture ! »
Vous croyez que j'ai tort ? Lisez ceci. Vous verrez que l'auteur est allemand, mais que le texte est très français.
samedi 19 mars 2011
Belle folie
Quiconque vit quotidiennement les transports du matin, à Paris, a fait l'expérience d'un flirt avec la folie. Les retards, la cohue, la saturation, les gens qui courent, les gens qui poussent, la petitesse. Assez rapidement, t'as envie de frapper quelqu'un. N'importe qui.
Moi, j'aime démarrer lentement. Alors au cours de mes premiers mois ici, je vivais mal cette injection d'agressivité, si tôt après ma sortie du lit. Il a fallu que je trouve des moyens pour me protéger le mental matinal.
Ma première adaptation a été de ralentir. De laisser courir les gens, au lieu de les suivre stupidement. Dans les couloirs du RER, les Parisiens se mettent à courir sans trop savoir pourquoi. Comme tout le monde, ils veulent attraper le prochain train. Mais le matin, il y a un train à toutes les trois minutes, alors moi je ne cours plus.
Autre adaptation : je laisse passer les gens. Vous êtes pressé monsieur ? Vous aimez tellement votre super boulot que vous voulez arriver au moins 13 secondes avant tout le monde à la machine à café ? Passez.
Et vous madame, qui me poussez dans le dos avec votre sac à main, vous la voulez à ce point, cette marche dans l'escalier roulant ? Je vous en prie, allez-y, elle est à vous.

Jusqu'à récemment, je faisais mon trajet penché sur mon BlackBerry, à lire emails et nouvelles. Mais le 8 mars dernier, j'ai trouvé une nouvelle activité pour me détendre : je regarde les femmes. C'est magique. Une caresse sur ma zénitude. Un verre d'eau fraîche par une chaude journée d'été.
Je me demande bien pourquoi je n'y ai pas pensé avant. Y'a-t-il plus beau au monde qu'une femme ? Dans un RER bondé, y'a toujours un paquet de femmes magnifiques. Celle-là a 20 ans de plus que moi, mais quelle élégance, quelle détermination sur ses lèvres ; on dirait qu'elle s'en va conquérir un continent. Et cette Africaine qui écoute de la musique ; elle porte de gros écouteurs or et noirs qui s'agencent bien au charmant contraste de ses quelques mèches blondes. Tiens, une jeune BCBG : lunettes en écaille, cheveux lissés, joue satinée, un visage à craquer. Ici et là les cils infinis, les yeux noisettes, les sourires timides, les faussettes, les franges raffinées, les lobes délicats, les grains de beauté heureux, les beaux grands nez droits et les petits nez fouineurs, les doux angles de mâchoire, les nuques somptueuses, les ovales parfaits, les coiffures brillantes, les rubans coquets.
Et les lèvres ! Les lèvres rouge orage, rose comète, sycomore, bois des îles, sari doré, patchouli, folie de grenat, fabulous rouge, pêche frivole, rêve d'or, pushy pink, orange fashionista, prune glitter rescue, rouge enflammé, abricot soyeux, tulipe noire, violine sucrée, vanilla truffle, cherry passion, les impudiques lèvres nues. Des dizaines de bouches exquises, fragiles ou charnues, sur lesquelles se pencheront des milliers d'yeux, et bien sûr quelques visages privilégiés.
Je vous entends me juger, bigots que vous êtes : « Ah le cochon ! Ah le reluqueur éhonté ! » Sachez que dans le RER, on ne voit que les têtes. On est trop les uns sur les autres pour voir autre chose. Et puis j'ai le regard naïf de celui qui aime la beauté pour la beauté. C'est beau, une femme. C'est comme un arbre. Ou la mer. Mais en plus beau.
Dans la grisaille quotidienne des tunnels, s'il n'y avait que les hommes avec leurs uniformes et ridicules complets-gris-cravate-bleue, on aurait envie de se pendre. Merci mesdames d'éclairer un peu mes matins. Vous me transportez beaucoup plus que le RER.
(Je vous ai écrit ce mot le soir du 8 mars. C'était ma manière de souligner votre Journée internationale. Désolé pour la mise en ligne tardive. Mais comme on dit, faut se laisser désirer.)
Moi, j'aime démarrer lentement. Alors au cours de mes premiers mois ici, je vivais mal cette injection d'agressivité, si tôt après ma sortie du lit. Il a fallu que je trouve des moyens pour me protéger le mental matinal.
Ma première adaptation a été de ralentir. De laisser courir les gens, au lieu de les suivre stupidement. Dans les couloirs du RER, les Parisiens se mettent à courir sans trop savoir pourquoi. Comme tout le monde, ils veulent attraper le prochain train. Mais le matin, il y a un train à toutes les trois minutes, alors moi je ne cours plus.
Autre adaptation : je laisse passer les gens. Vous êtes pressé monsieur ? Vous aimez tellement votre super boulot que vous voulez arriver au moins 13 secondes avant tout le monde à la machine à café ? Passez.
Et vous madame, qui me poussez dans le dos avec votre sac à main, vous la voulez à ce point, cette marche dans l'escalier roulant ? Je vous en prie, allez-y, elle est à vous.

Jusqu'à récemment, je faisais mon trajet penché sur mon BlackBerry, à lire emails et nouvelles. Mais le 8 mars dernier, j'ai trouvé une nouvelle activité pour me détendre : je regarde les femmes. C'est magique. Une caresse sur ma zénitude. Un verre d'eau fraîche par une chaude journée d'été.
Je me demande bien pourquoi je n'y ai pas pensé avant. Y'a-t-il plus beau au monde qu'une femme ? Dans un RER bondé, y'a toujours un paquet de femmes magnifiques. Celle-là a 20 ans de plus que moi, mais quelle élégance, quelle détermination sur ses lèvres ; on dirait qu'elle s'en va conquérir un continent. Et cette Africaine qui écoute de la musique ; elle porte de gros écouteurs or et noirs qui s'agencent bien au charmant contraste de ses quelques mèches blondes. Tiens, une jeune BCBG : lunettes en écaille, cheveux lissés, joue satinée, un visage à craquer. Ici et là les cils infinis, les yeux noisettes, les sourires timides, les faussettes, les franges raffinées, les lobes délicats, les grains de beauté heureux, les beaux grands nez droits et les petits nez fouineurs, les doux angles de mâchoire, les nuques somptueuses, les ovales parfaits, les coiffures brillantes, les rubans coquets.
Et les lèvres ! Les lèvres rouge orage, rose comète, sycomore, bois des îles, sari doré, patchouli, folie de grenat, fabulous rouge, pêche frivole, rêve d'or, pushy pink, orange fashionista, prune glitter rescue, rouge enflammé, abricot soyeux, tulipe noire, violine sucrée, vanilla truffle, cherry passion, les impudiques lèvres nues. Des dizaines de bouches exquises, fragiles ou charnues, sur lesquelles se pencheront des milliers d'yeux, et bien sûr quelques visages privilégiés.
Je vous entends me juger, bigots que vous êtes : « Ah le cochon ! Ah le reluqueur éhonté ! » Sachez que dans le RER, on ne voit que les têtes. On est trop les uns sur les autres pour voir autre chose. Et puis j'ai le regard naïf de celui qui aime la beauté pour la beauté. C'est beau, une femme. C'est comme un arbre. Ou la mer. Mais en plus beau.
Dans la grisaille quotidienne des tunnels, s'il n'y avait que les hommes avec leurs uniformes et ridicules complets-gris-cravate-bleue, on aurait envie de se pendre. Merci mesdames d'éclairer un peu mes matins. Vous me transportez beaucoup plus que le RER.
(Je vous ai écrit ce mot le soir du 8 mars. C'était ma manière de souligner votre Journée internationale. Désolé pour la mise en ligne tardive. Mais comme on dit, faut se laisser désirer.)
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