mercredi 11 novembre 2009

Le prix des « conditions gagnantes »



Je lis sur le web mes journaux du Québec. Certains matins, plus gris, je sors de ma lecture avec une légère déprime. Parfois, je me dis qu’il y aura un troisième référendum, et il sera gagnant. Gagnant pour les souverainistes.

Avec cette « question nationale », le Québec est comme un bébé qui suce ses orteils. C’est le centre de sa vie, ce bout de pied qu’il se fout dans la bouche. Il est fasciné. On dirait qu’il n’a même pas conscience que ce membre fait partie de son propre corps. Il ne voit rien de ce qui se passe autour de lui.

Et pendant qu’on braque tous les projecteurs sur l’éternel débat, il fait noir ailleurs. Une belle nuit noire qui permet, par exemple, la croissance d’un système de corruption institutionnalisé à Montréal. Bien que municipale, l’affaire est devenue assez grosse pour qu’on en parle à l’étranger (voir ce papier du Monde).

Et puis, il y a cette impression que Montréal décline, se referme sur elle-même, avec ses festivals de plus en plus locaux, la valse du Grand Prix (ira, ira pas), les gros spectacles qui s’arrêtent uniquement à Toronto. Avec ses lignes ouvertes sur les nids de poule, la vente des Expos, le Canadien qui ne se relève plus. Avec comme seule ambition un tout petit projet, le nouveaux CHUM, qui s’enlise, alors que d’autres villes refont leur métro ou construisent de nouveaux quartiers d’affaires (et pas seulement en Chine, mais aussi en Occident). Et puis y’a ce texte qui nous rappelle que Montréal vient de glisser en troisième position pour le nombre de sièges sociaux importants, derrière Toronto et Calgary.

Et puis les « professionnels » de la Caisse de dépôt qui n’arrivent même pas à capitaliser sur la grosse bulle actuelle, le beau rebond de la Crise (voir ceci). Un de mes amis fait du 25% cette année avec ses actions. Malgré ce beau chiffre, il fait moins bien que le marché. Les actions des banques canadiennes ont cru en moyenne de 60% depuis mars 2009. Quelqu’un peut-il réveiller la Caisse de dépôt? Parce qu’il se fait tard; plusieurs croient qu’on approche la fin du rebond.

Et puis Cossette qui est vendu à des Américains. Et puis quoi encore… Grosse déprime.

Et les conditions gagnantes, dans tout ça? Quand Lucien Bouchard, chef du PQ, a pour la première fois utilisé cette expression à propos d’un éventuel troisième référendum, j’ai comme vous imaginé un truc positif. On proposera la souveraineté aux Québécois quand on aura amélioré la situation économique, quand on aura amélioré la santé de l’État, quand on aura convaincu une large majorité, etc.

Mais dans le fond, se pourrait-il que les « conditions gagnantes » puissent être réunies via un écoeurement généralisé? Par une grosse déprime collective? Vous en connaissez, vous, des révolutions lancées par un peuple satisfait? Alors on peut se poser une simple question. Qu’est qui est le plus payant pour les forces souverainistes? Quel effort risque d’être le plus rentable? Faire preuve d’un leadership de qualité supérieure? Offrir des projets porteurs? Démontrer les avantages d’un Québec souverain avec autre chose qu’une rhétorique poétique? Ou bien tout simplement attiser la grogne, l’indignation, jusqu’à ce que la rupture survienne naturellement, par érosion.

C’est en cultivant un sentiment d’indignation que Bismarck a réuni les conditions autorisant sa campagne contre la France en 1870. C’est avec l’indignation d’un traité de Versailles humiliant pour l’Allemagne qu’Hitler a pavé sa voie vers le pouvoir. C’est l’indignation qui a mené aux révolutions françaises et américaines. C’est toujours comme ça : tout sécessionniste aura avantage à jouer de l’indignation.

En fait, j’ai l’impression que toute organisation politique, pour asseoir son pouvoir, essaie de moduler trois grands sentiments du peuple : la satisfaction, l’indignation, et la peur.

Une des belles habitudes des souverainistes, c’est d’attiser l’indignation autour de thèmes purement symboliques. On dit que le peuple québécois est privé de la « vraie liberté ». Quelle liberté? C’est quoi, la liberté? De quelle liberté le Québécois moyen est-il actuellement privé, par rapport aux citoyens d’autres démocraties occidentales?

À un moment, il y avait toute cette crise autour de la reconnaissance de la « Nation québécoise ». Dans les médias, les tempêtes souverainistes se suivaient comme les ouragans dans le Golfe du Mexique, parce qu’Ottawa refusait de reconnaître le Québec comme nation. Et puis en 2006, sans avertir personne, le PM Stephen Harper a tout simplement accordé cette reconnaissance. Tout à coup, les forces souverainistes se sont retrouvées sans épouvantail. Mais le Québec comme « nation », ça change quoi dans votre vie de tous les jours, quand vous bouffez vos céréales le matin?

C’est l’affaire du Moulin à Paroles, à la fin de l’été, qui a motivé ma prise de position et cette série de billets quelque peu ennuyante (j’ai bientôt fini). À ce moment, le journal Le Devoir avait publié ce texte : « La reconquête de la dignité ». Dès le titre, on retrouve cette rhétorique souverainiste visant à créer un sentiment d’indignation. On évoque une « dignité » volée, perdue. À lire certains textes, on croirait que le Québécois moyen vit sous un régime esclavagiste.

Le propos souverainiste, c’est de la vente. Vous êtes comme ça, chez-vous devant la télé, acceptablement satisfait de votre forfait bancaire. Puis, une belle pub réussit à vous convaincre que vous êtes malheureux. Vous payez trop cher. Il y a des frais cachés. Votre argent est coincé. Vous n’êtes pas libre de vos choix. Vous savez, les pubs de la banque orange et son monsieur avec un drôle d’accent? Tout à coup, pour faire une vente, on vous a inventé une indignation à propos de vos conditions actuelles.

Une autre belle réussite des forces souverainistes, c’est la création de cette bébête appelée le Bloc Québécois. Ce parti qui depuis bientôt 20 ans « défend les intérêts des Québécois à Ottawa ». Le Bloc se vante entre autres de la reconnaissance de la Nation québécoise, alors que cette manœuvre a été imaginée par le gouvernement Harper, précisément pour saper l’élan du Bloc, en le privant de son principal cheval de bataille.

Étrangeté politique s’il en est une, le Bloc joue sur la scène fédérale, mais ne fait élire des députés qu’au Québec, rendant ainsi impossible l’avènement d’une majorité bloquiste. Résultat, le Bloc se cantonne dans l’opposition, le meilleur terreau pour l’indignation. Et justement, c’est de cette indignation que le Bloc joue dans toutes ses communications politiques.

Autre manœuvre très fine depuis quelques saisons, le Bloc y va d’alliances contre-nature, tantôt avec le Parti libéral, tantôt avec le NPD. Sur d’autres questions, le Bloc fait cavalier seul. En somme, on arrive ainsi à empêcher la cristallisation d’une vraie opposition à Ottawa. Ainsi, à l’instar de l’économie, on assiste depuis quelques années à un déplacement du pouvoir politique vers l’Ouest canadien. S’est installée à Ottawa une sorte d’instabilité politique paralysante, propice à la formation d’une césure entre l’est et l’ouest du Canada.

Depuis la Constitution de 1867, le Québec jouait un rôle prépondérant dans la politique canadienne. Il suffit de compter les PM d’origine québécoise pour comprendre la force qu’avait la province dans la balance du pouvoir. Mais, par le jeu des dissensions souverainistes, cette force s’amenuise. Cet automne, dans l’éventualité d’élections générales, on a même envisagé la formation d’un gouvernement Conservateur majoritaire au sein duquel la proportion de députés québécois aurait été la plus faible de toute l’histoire politique du pays. Le Bloc défendrait les intérêts du Québec en l’éloignant du pouvoir? Je crois plutôt qu’avec un PM de l’ouest un peu revanchard, et une si faible représentation québécoise, on serait mal barrés, comme disent les Français. Une situation si propice à la frustration a de quoi faire rêver les souverainistes. Ça ressemblerait pas mal à des « conditions gagnantes ». Mais à quel prix?


lundi 2 novembre 2009

Les obsèques du martyr québécois, acte 4 : les « défaites référendaires »



(Restez avec moi encore un moment. J’ai bientôt fini de régler mes comptes avec l’histoire. Bientôt, je vous parlerai de mon Québec d’aujourd’hui. Et surtout de l’avenir.)

Deux fois, en 1980 et en 1995, les citoyens du Québec ont été invités à se prononcer par référendum sur la souveraineté du Québec. Deux fois, à l’initiative du Parti Québécois (PQ), ils se sont fait proposer la sécession d’avec le Canada. Deux fois, les Québécois ont dit NON.

Quand on revient sur ces deux moments importants de l’histoire canadienne récente, on utilise souvent l’expression « défaite référendaire ». On nous montre toujours les images du Centre Paul Sauvé, le soir du 20 mai 1980 : les sympathisants souverainistes dépités, leur chef René Lévesque résigné, et ce mec qui pleure à chaudes larmes en tenant son enfant dans ses bras.

Toujours ce mec qui pleure. Au Québec, avec les années, il est devenu une image médiatique aussi reconnaissable que celle de John Lennon dans son t-shirt New York City, ou celle des soldats américains levant leur drapeau à Iwo Jima. Dans les documentaires sur les référendums québécois, ce mec qui pleure fait partie du traitement-image par défaut. Et ce traitement-image est celui d’un drame.

Ma question est la suivante : pourquoi on ne dit presque jamais « victoire référendaire »? Moi, le soir du 30 octobre 1995, j’aurais bien aimé qu’on me filme, dans mon salon, les bras levés au ciel en signe de victoire. Moi qui gueulais « oouuiiiii! » alors qu’on m’annonçait en direct la victoire du « non ». Moi souriant, soulagé, et heureux. En 1995, une MAJORITÉ de Québécois a gagné. Pourquoi cette insistance sur les perdants?

Anecdotes de mon petit référendum personnel

J’étais trop jeune en 1980 pour saisir l’importance du moment. Mais en 1995, j’ai vécu la campagne, le vote, et le lendemain du vote. Je vous envoie quelques anecdotes qui ont contribué à forger mon opinion, ou à la renforcer.

À l’été 1995, j’étais « journaliste » dans un hebdomadaire local, sur la Côte-Nord. Au Canada, la plupart des étudiants, surtout ceux des régions, ont à prendre un travail d’été pour financer leurs études en ville. La campagne battait son plein, les chefs faisaient le tour Québec, multipliant assemblées partisanes et rencontres avec les médias. Dans mon coin perdu, mes confrères et moi avions surtout à assister aux conférences de presse insipides de représentants locaux qui nous récitaient la propagande leurs partis respectifs. Malgré ma jeunesse et mon peu d’expérience, je les trouvais tellement pathétiques, ces représentants. Au bulletin national, l’organe d’un parti lançait son thème de la semaine, et le lendemain, le plus prévisiblement du monde, le gars local nous invitait pour nous lire sa ration hebdomadaire de slogans pré-mastiqués. La « cassette », comme on dit chez nous. Ce qui était soûlant, c’est que ces pots-à-fleurs refusaient d’émettre un quelconque commentaire sur des thèmes locaux. La direction des communications de chaque parti tenait ses porte-parole bien en laisse. Sur ce chemin vers un vote critique pour l’avenir de la nation, il était primordial d’éviter les dérapages similaires à celui des Yvettes. En gros, c’était un été génial à la télé, mais ennuyant au village. Mais bon, nous savions qu’un beau matin, le grand autobus bleu du PQ finirait par passer dans notre coin. Politique québécoise oblige.

C’est donc cet été là que me fut donnée la chance d’interviewer le chef des forces péquistes, monsieur Jacques Parizeau. Il est un de ces politiciens magnifiques, old-fashioned, un peu théâtraux. Encyclopédique et charismatique, monsieur Parizeau nous est d’autant plus engageant qu’il cache mal sa gourmandise des belles choses. Il jouit d’une vivacité d’esprit admirable, qui fait de lui un rhétoricien hors-pair.

Parmi ses petites manies, monsieur Parizeau a celle de nous lire de petites cartes qu’il sort de la poche intérieure de son veston, cartes sur lesquelles figurent des citations qui corroborent son message politique. Je trouve le petit stratagème charmant. Un homme de ce calibre n’a pas besoin d’aide-mémoire. Mais avec la petite carte, il se rapproche de son interlocuteur, en donnant l’impression qu’il a lui aussi, parfois, besoin de consulter ses notes. La petite carte est aussi intéressante parce qu’elle donne du poids à la citation. C’est un peu comme dire : « C’est pas moi qui l’invente; c’est écrit ici. »

Le jour où je l’ai interviewé, monsieur Parizeau a utilisé une de ses petites cartes pour répondre à ma question sur l’avenir économique d’un Québec souverain. Le bout de carton citait la prestigieuse agence de notation financière Moody’s. En gros, ça disait à peu près ceci : « La fin du débat référendaire aura un effet bénéfique sur l’économie du Québec. » Rangeant sa petite carte, le chef souverainiste a enchaîné en arguant que l’accès à l’indépendance ne pouvait être que positive pour le Québec, ajoutant quelque chose de bien senti comme « Et c’est pas moi qui le dit! C’est Moody’s en personne! »

Dans ma tête, je me suis dit : « Quel artiste! » Ce que j’avais vraiment envie de répondre au chef péquiste, c’est ceci : « Monsieur Parizeau, vous essayez de m’entuber. Ce qu’il dit votre carton, c’est que la FIN du débat sur la souveraineté sera positive. Mais ce débat, votre parti persiste à l’entretenir depuis 15 ans, et contre la volonté d’une majorité de Québécois. » Malheureusement, en ti-cul de 23 ans, je n’avais pas les couilles de m’adresser ainsi à un Premier Ministre. Occasion manquée. J’ai souri un peu, quelques années plus tard, lorsque j’ai vu monsieur Parizeau utiliser le même petit carton devant une assemblée d’étudiants. L’homme a son style bien à lui.

À la fin de l’été, de retour à Québec pour débuter ma maîtrise (que je n’ai pas terminée, soyez rassurés), j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres un petit livret de propagande souverainiste. Il expliquait l’entente survenue le 12 juin 1995 entre les trois partis de la coalition du « oui », soit le Parti Québécois, le Bloc Québécois, et l’Action Démocratique. C’est un texte que j’ai lu avec attention. Et j’y ai trouvé une autre raison de douter de l’honnêteté des souverainistes. À un endroit, on y disait qu’après un vote en faveur de l’indépendance, le gouvernement du Québec ferait preuve de bonne foi en donnant à Ottawa une année pour négocier les termes de la sécession. Ce délai expiré, qu’il y ait entente ou non, la souveraineté du Québec serait déclarée unilatéralement.

Une année de négociation. Une seule petite année! Tout politicien digne de ce nom sait très bien que de telles négociations ne pourraient aboutir en douze mois. Le cheminement qui a mené au traité de l’Aléna a duré presque quatre années. Le traité de Maastricht sur l’Union Européenne est le fruit d’une gestation longue de 30 années. Et ces deux négociations ont réuni des partenaires engagés vers un objectif commun. Clamer sa « bonne foi » parce qu’on a généreusement accordé douze mois aux négos, surtout quand il s’agit d’un divorce, c’est mentir à la population. Et c’est même vouloir abuser de la candeur des gens, car aucun État n’accepterait de participer à des discussions devant mener à son morcèlement par une de ses provinces. Ce serait complètement absurde.

Le soir du référendum, le camp du « Non » l’a emporté par une courte victoire. Par la peau des dents, comme on dit, le Québec a échappé aux desseins du PQ. Mais mon vrai soupir de soulagement, je l’ai poussé après le discours de Jacques Parizeau. Je vous rappelle ses mots : « C'est vrai, c'est vrai qu'on a été battus, au fond, par quoi ? Par l'argent puis des votes ethniques, essentiellement. »

Comme le reste du Québec, j’ai été estomaqué par le fameux raccourci « argent + votes ethniques » du chef péquiste. Ce soir là, les premières boîtes de scrutin dépouillées pointaient fortement (et faussement) vers une victoire du « oui ». On a souvent entendu la rumeur selon laquelle, au vu de ces résultats positifs, monsieur Parizeau aurait commencé à célébrer par anticipation. Et que son discours, plutôt brouillon et visiblement amer, était celui d’un homme éméché. En échappant cette mauvaise formule, j’ai l’impression que monsieur Parizeau nous a livré le fond de sa pensée. Qu’il a mis à nu ce trait de mauvais nationalisme qui surnage au sein du PQ. Ce genre de nationalisme hermétique, rétrograde et xénophobe, qui nous fait honte parfois. In vino veritas.

Dans les jours qui ont suivi le référendum, les péquistes avaient un peu la gueule de bois. Grognons, ils ont crié à l’injustice à propos du rassemblement sur la Place du Canada. Trois jours avant le vote, les forces fédéralistes avaient réuni 150 000 citoyens d’autres provinces canadiennes, afin qu’ils puissent souligner leur attachement au Québec. Geste de propagande, certes. Pour se rendre au Unity Rally, ces personnes avaient bénéficié d’importants rabais sur leurs billets d’avion ou de train. Les souverainistes ont argué que ces rabais auraient dû figurer au rapport de dépenses du Comité du Non, et qu’il y avait là violation de la loi électorale.

Peut-être. Mais on parle ici d’un geste de propagande dont les effets sont difficilement mesurables. Comment évalue-t-on les retombée d’un « love in », illégal ou non, en termes de voix dans l’urne? Si injustice il y a, elle est bien pâle en comparaison de l’affaire des bulletins rejetés. Dans la circonscription de Chomedey, fortement fédéraliste, plus de 11% des bulletins ont été déclarés nuls, alors que la moyenne de rejets dans l’ensemble du Québec était de 1,8%. Dans d’autres circonscriptions majoritairement en faveur de l’unité canadienne, comme Marguerite-Bourgeoys ou Laurier-Dorion, le taux de bulletins rejetés oscillait entre 3,5% et 6%, encore très au dessus de la moyenne. Quand on sait que les scrutateurs du référendum ont été choisis par le parti souverainiste, ça sent très mauvais. Cette grossière entorse à la démocratie serait facilement quantifiable. Toutefois, la Loi référendaire (adoptée par le PQ, tiens donc) empêche la réouverture des urnes. Dans les mois qui ont suivi le référendum, des accusations ont été portées, sans aboutir à une condamnation. Malgré les hauts cris de comités anglo-québécois, le scandale a été étouffé dans les médias. Tout ça sous le règne d’une formation politique qui se proposait de diriger un nouvel État « démocratique » .

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Le soir du référendum de 1995, après son fameux « l’argent puis des votes ethniques », Jacques Parizeau a évoqué « la prochaine fois ». En somme, il a décidé de faire fi de cette petite carte qu’il aime bien citer. Vous savez, celle de Moody’s à propos de la fin du débat sur la souveraineté. Deux fois non, il semble que ça ne soit pas assez pour la minorité souverainiste, peu importe le prix économique.

Pendant la campagne référendaire, on a souvent entendu les péquistes dire qu’en démocratie, il suffit d’une voix pour l’emporter. Selon eux, 50% plus une voix, c’est assez pour faire la souveraineté. Moi, ça me paraît peu pour une décision aussi critique. Je ne sais pas trop ce que vous en pensez, mais il me semble que c’est risqué de faire sécession avec seulement 50% d’appui populaire. Certains choix commandent qu’on soit plus qu’à moitié convaincu.

Chose certaine, si on parle de respecter la démocratie, il faudrait commencer par respecter ces DEUX fois où une majorité a gagné son référendum.


dimanche 25 octobre 2009

Les obsèques du martyr québécois, acte 3 : enflure à l’octobre



Un autre des grands drames québécois, qu’on nous rejoue en boucle depuis 40 ans, c’est la fameuse Crise d’octobre 1970. Pour mes amis français, je résume un peu. Au cours des années soixante, bon nombre d’organisations prônent l’indépendance de Québec, dont le FLQ. Fondé vers 1963, le Front de libération du Québec est un « groupe terroriste » qui favorise la lutte armée. Il est majoritairement actif dans la région de Montréal. En octobre 1970, le groupe kidnappe un diplomate britannique et un ministre québécois. En réponse à ces actes, et à la demande des autorités provinciale et municipale, Ottawa met en place la « Loi sur les mesures de guerre ». L’armée débarque à Montréal. Suspension des libertés civiles, détentions sans mandat, interrogatoires, c’est l’état policier, choc total dans les esprits.

Année après année, on entretient la légende. On nous montre les mêmes images en noir et blanc des quelques militaires déployés à Montréal. Les voitures de police. Les chevaux de la Gendarmerie royale du Canada. Des politiciens qui improvisent des conférences de presse, ou qui se déplacent rapidement, l’œil inquiet, pile de papier sous le bras. On nous parle des quelque 450 personnes arrêtées sans mandat, mises en détention et interrogées. Les supposés felquistes menottés. On nous rejoue « Les Ordres », le film de Michel Brault. On commémore. Comme les histoires de pêche, sous l’effet de la répétition, les témoignages deviennent une suite d’anecdotes grossies couchées sur une trame de plus en plus floue. Si on ne s’en tient qu’aux médias, l’affaire semble aussi grave que l’occupation de la France par les Nazis.

Je n’en peux plus de cette grosse enflure qu’est la Crise d’octobre.

Le FLQ

De 1950 à 1970, la mode est au combat et à la contestation. Profitant de l’affaiblissement des puissances européennes, bon nombre de colonies accèdent à leur indépendance. On a triomphé du totalitarisme, c’est la montée de la gauche, les communistes ont la cote (à ce moment, on ne sait rien des goulags). Castro prend Cuba et défie les États-Unis. En Occident, une nouvelle génération atteint l’âge adulte; elle est munie de nouveaux idéaux et d’un poids démographique impressionnant. Les codes moraux sont réévalués. Lutte des Noirs aux USA. Manifs anti-guerre. Montée du féminisme. Exacerbation des sentiments nationalistes un peu partout, comme en Corse, en Sardaigne, en Catalogne. Front de libération de la Palestine. ETA. Brigades Rouges. Front de libération de la Bretagne. Mai 68. Révolution culturelle chinoise. Woodstock.

Cette période de bouillonnement est propice à ce que j’appelle « les têtes à merde » : des petits énervés qui veulent combattre, peu importe le combat, et qui vont un peu partout à la recherche d’escarmouches. Dans cette liste, je place le singe domestique de Fidel Castro, le très photogénique Che Guevara, toujours à la recherche « d’expéditions révolutionnaires », et assez imbécile pour se lancer dans la conquête de la Bolivie avec seulement 60 soldats (mais ça c’est un autre sujet).

C’est dans ce contexte que naît le FLQ, copie conforme d’au moins 349 autres « Front de libération de quelque chose ». Il est fondé par deux gamins de 20 ans, l’âge de la belle naïveté, et par un mec un peu plus vieux, trentenaire depuis un moment, Georges Schoeters. Vous vous dites probablement que ça ne sonne pas très québécois comme nom, Schoeters. La page wikipedia consacrée au personnage est édifiante. Il est BELGE. En 1958, il voyage en Algérie. Puis c’est Cuba. Il aboutit finalement au Québec, où il trouve un terreau propice à ses ambitions. La révolution, peu importe pour qui et pourquoi. Le genre de personnage que j’imagine bien dire : « Le nationalisme quoi? Kébé-quoi? Ok, ça me va. »

C’est quoi le FLQ? C’est regroupement de petites têtes brûlées au début de la vingtaine. Ils financent leurs activités à coup de hold-up. Quelques bombes artisanales. Cinq victimes, dont certaines accidentellement. Des amateurs. Des révolutionnaires du week-end. Des rats d’université exaltés par quelques lectures, comme d’autres s’excitent devant un « poème » de Jim Morrison. Le problème, c’est qu’en Octobre 1970, avec le kidnapping de deux hommes d’État, le FLQ prend une bouchée beaucoup trop grosse. Et elle lui sera fatale. Autre preuve de son insignifiance.

La Crise

S’il y a eu Crise d’octobre, ce n’est pas tant l’œuvre du FLQ. Selon moi, l’amateurisme n’était pas que chez les révolutionnaires. En envoyant l’armée et en suspendant les libertés civiles, Ottawa a commis une bourde d’une énormité démesurée (et j’insiste sur le pléonasme).

Encore une fois, une remise en contexte est nécessaire. Je la ferai en vous parlant de mon oncle Lucien Lessard. Député à l’Assemblée nationale du Québec de 1970 à 1982, ministre au sein du cabinet de René Lévesque à partir de 1976. Bien qu’énergique et combatif, Lucien est un petit bout d’homme. Il est probablement plus court sur pattes que Sarko, et certainement plus maigre. Je me souviens de sa maison à Baie-Comeau. Une maison normale de personne moyenne, style bungalow américain. Pas de clôture, pas de guérite. N’importe qui pouvait aller cogner à sa porte et Lucien ouvrait, dans ses habits du moment. Ou tante Adrienne quand Lucien n’y était pas. Pas de majordome, pas de domestique. Pendant un moment, je me souviens que Lucien a eu un chauffeur, qui faisait probablement aussi office de garde du corps d’appoint. Je crois que c’était pendant la période trouble d’une fusion municipale forcée, au cours de laquelle Lucien avait reçu des menaces directes sur sa vie et celle de ses enfants. Mais à part ce moment, il conduisait lui-même sa jeep Cherokee beige.

Tout ça pour dire que kidnapper un ministre au Canada n’exige pas l’intervention des troupes d’élite du MI-5. Quand le FLQ a enlevé le ministre Pierre Laporte, ça c’est fait le plus simplement du monde, devant sa résidence de la banlieue montréalaise. Laporte a probablement marché vers ses agresseurs, la main tendue.

Les politiciens canadiens sont accessibles et vont vers les gens. Ils serrent les mains. Ils discutent avec les électeurs. D’où je viens, le politicien est un mec qui va au travail le matin, comme tout le monde. Son métier, c’est de diriger le pays. Mais ça ne le coupe pas du peuple. Vous verrez occasionnellement le député faire ses courses au supermarché du coin. Vous pouvez l’aborder. Il vous dira au moins bonjour.

Même après l’enlèvement de Laporte, nos ministres et hommes d’État sont restés accessibles. Ce n’est pas dans la culture canadienne d’entourer ses dirigeants de gorilles. Le Canada, c’est un pays relax. Bon, le Premier Ministre du Canada est mieux surveillé, surtout depuis qu’un désaxé armé d’un couteau s’est introduit dans la résidence officielle, la nuit du 5 novembre 1995. Heureusement, Aline Chrétien, la Première Dame, veillait au grain. Réveillée par le bruit, elle a verrouillé la porte de la Première Chambre à coucher, pour ensuite alerter son mari. Une statuette inuit à la main (ces trucs pèsent une tonne), le Premier Ministre était fin prêt à assurer sa légitime défense lorsque le service de sécurité, probablement averti par un voisin insomniaque, est enfin intervenu.

Donc, en Octobre 1970, un groupuscule de révolutionnaires imberbes et sans réelle expérience kidnappe deux hommes d’État comme on prend un litre de lait au supermarché. La grande erreur survient après : Ottawa panique et envoie la cavalerie. Armée, descentes policières, arrestations de sympathisants. La pire chose à faire lorsqu’on traite avec des terroristes amateurs un peu stressés, c’est de leur mettre la pression. À peine quelques heures après la mise en place de la Loi sur les mesures de guerre, le ministre Pierre Laporte est retrouvé mort dans le coffre d’une voiture.

Cette spirale tragique illustre le profond amateurisme des deux partis. Certains membres du FLQ disent que Laporte s’est blessé mortellement en tentant une évasion. Même si rien ne prouve cette affirmation, cette « défense » témoigne des moyens pitoyables de l’organisation felquiste. Chose certaine, après la mort de Laporte, le FLQ a perdu tout appui sérieux dans la population, suscitant dégoût et haine. On peut parler d’un sabordage. Sentant qu’il a poussé le bouchon trop loin, le FLQ se dégonfle. L’autre otage est libéré. La plupart des dirigeants se rendent ou sont rapidement écroués.

Je suis d’avis que la manœuvre d’Ottawa, par son ampleur, a été une grande erreur stratégique. Le fait de suspendre les libertés civiles, ne serait-ce que momentanément, a laissé une trace indélébile, une cicatrice. Cette agression digne d’une république bananière a fouetté la ferveur nationaliste. Et elle a fourni aux indépendantistes un magnifique casus belli. Si vous ne savez pas ce que c’est, demandez à Bernard Landry. Lui qui aime tant les citations latine, il vous expliquera.

On dit de Pierre Trudeau, Premier Ministre canadien du moment, qu’il a fait de l’unité canadienne la cause de sa carrière. Je dirais qu’en ayant recours à la Loi de mesure de guerre, il a fourni un exemple probant d’auto-sabotage. Cette grosse gaffe, autant excès d’arrogance qu’aveu d’impuissance, a durablement affaibli ses capacités de porter le fédéralisme canadien.

Et le drame dans tout ça?

Si les politiques ont gravement erré, je crois quand même qu’il faut arrêter de délirer avec la Crise d’octobre. Quelques nuitées en prisons injustifiées pour 457 indépendantistes. On dit qu’ils ont par la suite été indemnisés. Pour les felquistes proprement dits, les peines n’ont quand même pas été ignobles. Les ravisseurs du diplomate James Cross se sont négocié un exil à Cuba. Diverses peines de prison allant de quelques mois à 2 ans ont été distribuées. Et pour les quatre membres de la cellule Chénier, coupable du meurtre de Pierre Laporte? Malgré des condamnations à perpétuité pour deux d’entre eux, ils étaient tous sortis de prison dès 1982.

On est loin de Nelson Mandela (27 années en prison). Loin de Drancy, loin du Vélodrome d’Hiver, loin du Bloody Sunday, loin de Guantanamo, loin du Plan Condor, loin des purges du NKVD. Et pour les fans d’histoire, cette petite question : avant la Crise d’octobre, dites-moi à quand remontait la dernière application de la Loi sur les mesures de guerre? La réponse est ici. Pas moins de 23 000 personnes, dont 75% détenaient la citoyenneté canadienne.

On ne peut pas mesurer l’injustice. Mais parfois il est poli de mesurer son « outrage ».


mardi 20 octobre 2009

Merci Mesdames



Mon blog est une excellente source de vitamine Grognon, oligo-élément essentiel au bon développement de votre nerf du rouspétage, organe vital d’une saine démocratie. Mais toute alimentation cérébrale doit aussi compter sur un régime équilibré. Je vous recommande donc de vous abreuver aux propos de trois femmes magnifiques.

Même si elle partage mon quotidien parisien, Miss K à Paris vous offrira un autre regard sur la ville lumière. Ce qu’elle sait faire, quand elle se laisse aller, c’est de transformer le monotone en éclat de rire. Je ne veux pas trop vendre le scoop, mais elle devrait partager prochainement avec vous une séance-photo absolument délirante. Miss K, c’est la vitamine Joie. C’est la belle émotion, pure et bio, puisée à la source en direct du cœur. Merci Karine d’avoir fait d’un de mes dimanches tristounets une véritable partie de plaisir, avec ta spontanéité et ta douce délinquance.

Une autre belle dame, c’est Marie-Julie de Taxi-brousse. Bien plus qu’une globetrotteuse, Mariju (pour les intimes) est aussi une curieuse qui déborde d’enthousiasme pour tout, tout, et tout. Elle écrit, elle publie, elle voyage, elle fait la maman, elle bouge tout le temps, et elle ne dort pas assez. Une sorte de luciole sur le 200 watts, quoi. Son blog est une mine d’or d’infos pratiques. Elle est une de mes vitamines Énergie.

Pour la vitamine Philosophie, allez chez mon amie « Noèse Cogite ». Dans la vie, Noèse est une sorte de croisement entre un feu-follet et un docteur des âmes. Dans ses écrits, elle révèle son regard d’une grande humanité. Un regard qui se pose pour faire le point sur les nuances. Mi-prose, mi-poésie, elle offre à nu le fil de sa pensée.

Tant qu’à faire, j’aimerais aussi dire merci à ma maman, que je n’appelle pas assez souvent. Et merci à vous les autres femmes, qui trouvez toujours moyen de me charmer. Rappelez-vous bien que, lorsqu’un homme vous observe, il voit d’abord le soleil sur l’Atlantique, la cime des Andes, ou la majesté d’une plaine andalouse. Laissez-lui sa béatitude.


dimanche 18 octobre 2009

Soirées parisiennes



Note : la vie d’expat est un constant aller-retour, presque schizophrénique, entre l’exaltation et la déprime.

Parfois Paris me fait l’effet d’une vieille dame riche parée de ses bijoux. Elle a le chic, le pedigree, la fortune. Mais elle est d’une autre époque. Elle est finie. Elle vit de ses rentes, elle n’a plus grand-chose à donner sinon son passé. En plus, elle a mauvais caractère.

En l’honneur des soirées parisiennes, les soirées d’avant-guerre, si souvent célébrées dans les mémoires et au cinoche, j’ai composé ce poème lyrico-épique. Je n'ai pas mis de points à la fin des phrases, mais je ne sais plus ce qui est branché cette saison en littérature.

Soirée parisienne

Je rentre, il est 19h40

Je rentre à 19h40 parce que les horaires de travail son mal foutus

Je bois un verre d’eau

J’ai faim mais pas envie de cuisiner

Je suis fatigué

Je bouffe un des bouts de la baguette

Je te laisse l’autre

J’allume la télé

La télé est moche en France. Des séries policières américaines. Ou six Français autour d'une table qui parlent tous en même temps sans écouter les autres. On dirait un poulailler. Cocorico. Faudrait leur donner de la moulée. Parfois y'a du foot, avec des gens qui se lancent par terre en se tenant la cheville. Et des reportages sur l'Amérique par des journalistes qui y sont restés deux semaines. Moi je suis en France depuis 15 mois et j'y comprends pas grand chose.

Je ferme la télé

Je me dis que même si on coupe le bout de quelque chose, l’endroit où on a coupé devient nécessairement un nouveau bout

Alors je bouffe l’autre bout de la baguette

Ça te fait deux bouts de mie

Je me trouve rigolo

Ensuite j’ai des regrets

Je me dis que tu seras fatiguée quand tu rentreras

Alors je sors acheter une autre baguette avec deux bouts tout neufs

La boulangère fait la gueule

Elle perpétue la tradition du service à la parisienne

La boulangère fait la gueule pour bien montrer que, même si son métier l’amène à servir des personnes, elle n’est pas domestique

C’est bien important

C’est à cause de la Révolution

Je lui donne mon argent pour sa marchandise

Je lui donne mon sourire parce qu’on vit ensemble sur terre

La boulangère me trouve étrange

C’est normal : je suis un étranger

Parfois, au lieu de l’obligatoire « au revoir », je dis des choses étranges comme « à la prochaine », ou même « bonne soirée ». Et quand je fais ça, la boulangère hésite un peu. Les gens n’aiment pas beaucoup quand on les place en situation d’hésitation

Je rentre chez moi

Je mets un truc dans le micro-onde

Je prends mes courriels. À Paris ils disent « mes mèls », de l'anglais « mails », mais avec un mauvais accent

Tu rentres

Heureusement il y a du vin

Pas longtemps après, il est 22h00

Je me dis que je ne pourrai pas faire tout ce que j’aurais aimé faire

Ce week-end je veux dormir


dimanche 11 octobre 2009

Who’s your daddy




(Je prends une petite pause dans ma thématique « Les obsèques du martyr québécois », question de bien documenter le prochain épisode…)


Ce texte du journal Libération nous parle de la nomination de Jean Sarkozy à l’Epad, l’organisme qui gère le quartier de la Défense (où je travaille). Le site accueille 150 000 salariés, dans 1500 entreprises, dont 15 figurent parmi les plus grandes au monde. Belle promotion pour un kid de 23 ans. Moi, ça me laisse perplexe. À 23 ans, je n’étais qu’un p’tit con à peine diplômé. Mais bon, certaines personnes doivent être plus douées que la moyenne. Mozart composait ses premiers menuets à 6 ans. Jean Sarkozy a peut-être un don inné pour la chose politique. Reste que la section « polémiques » de la page Wikipédia consacrée au fils du Président est quand même rigolote dans sa manière de suggérer que les avantages du jeune homme ne sont pas qu’innés.

Candidement, je dois admettre que je suis quelque peu surpris. Disons que mon sourcillement est à ce point marqué que j’en ai une crampe au front. Occuper un tel poste à 23 ans? Je sais que la France encourage beaucoup la jeunesse. Certains de mes « patrons » sont très jeunes. Chez-nous, on les trouverait trop « greens » (dans le sens de « pas mûrs »). Mais en France, on valorise beaucoup « l’éducation », le diplôme, ou même le pedigree.

Je n’irais pas jusqu’à dire que le relations françaises sont basées sur l’influence (comme dans l’expression « trafic d’influence »), mais peut-être qu’ici, le fait d’avoir des relations puissantes est un atout professionnel jugé supérieur à celui de posséder une longue expérience. Ainsi, la nomination de Jean Sarkozy a ceci de positif pour l’Epad que le jeune homme est littéralement connecté sur ze top-pouvoir.

Et si je militais pour la protection du mulot à poil ras des Andes. Et que soudainement, et ce malgré une méconnaissance totale du petit rongeur, Jean Sarkozy était nommé président du CAMPRA (Coalition des amis du mulot à poil ras des Andes), je crois bien que j’en serais heureux. Une telle nomination porterait ma cause au devant de la scène, tout en lui donnant accès aux coulisses du pouvoir. Ça serait certainement plus efficace comme présidence qu’un mandat assuré par le directeur de la revue « France-Mulot » (un hypothétique trimestriel de 8 pages photocopiées), n’est-ce pas? Alors qui à l’Epad peut se plaindre de la nomination du fils du Président.

Pour avancer dans ma réflexion, je vais vous parler d’un autre dossier : l’enquête interne du Fonds monétaire international (FMI) à l’endroit de son directeur général, Dominique Strauss-Kahn. En 2008, on suspecte un éventuel abus de pouvoir du politicien français en faveur de sa maîtresse, Piroska Nagy, ancienne responsable du département Afrique du Fonds. On relève aussi une histoire de pressions dans l’embauche d’une stagiaire. La tempête médiatique est alimentée par des articles du Wall Street Journal. (source ici)

À la cantine, avec les collègues, les commentaires à propos de cette histoire sont révélateurs. Mes collègues français croient que derrière ces accusations de favoritisme se cache une tentative de coup politique à l’endroit de monsieur Strauss-Kahn, tentative qui serait d’origine américaine.

Peut-être… Ce ne serait pas la première fois qu’on utiliserait le scandale pour dégommer un politicien. Américaine? Peut-être aussi… Le missile utilisé est une allégation de « pistonnage », de quoi grandement exciter une opinion américaine allergique à ce genre de manœuvre. Évidemment, le pistonnage existe aussi chez-nous, mais il est exécuté avec beaucoup plus de subtilité, car l’acte est très mal toléré. Nombreux sont les politiciens qui ont perdu leur poste pour avoir mis le CV d’une belle-sœur au sommet de la pile, même pour un poste sans importance. On n’a qu’à citer le premier mandat du Premier ministre canadien Brian Mulroney, au cours duquel pas moins de six ministres ont été congédiés ou ont dû démissionner, et ce pour des raisons quelques peu « futiles » quand on les compare à ce qui est toléré ici en France. Nos politiciens multiplient donc les « couches isolantes » entre eux-mêmes et les bénéficiaires du pistonnage. Exemple? Un ministre fera pression sur des fonctionnaires afin qu’un gros appel d’offre gouvernemental soit modifié. Ces modifications auront pour effet de favoriser la candidature d’une certaine entreprise. On apprendra plus tard que cette entreprise aura retenu les services d’un cabinet d’avocats au sein duquel exerce, tiens donc, le beau-fils du ministre.

Mais revenons à Dominique Strauss-Kahn, et à mes collègues. Qu’ont-ils à dire à propos de la nature des accusations portées par le Wall Street Journal? Bof… C’est du petit pistonnage. Il faut s’y attendre. C’est frustrant, mais plutôt normal. Une sorte de prérogative tacite du pouvoir.

Je trouve un écho de leur tolérance dans la réaction des médias suite à la nomination de Jean Sarkozy à l’Epad. On est très loin du scandale qui forcerait enquêtes ou démissions. L’opposition ne gueule pas vraiment plus fort que d’habitude. Ce sont les protestations de rigueur. On sent que d’ici deux ou trois jours, on aura passé à autre chose.

Dans un cadre où il est beaucoup moins stigmatisé socialement (et je ne dis pas qu’il doit l’être), le pistonnage se révèle tout à coup comme un puissant outil d’avancement professionnel. Il est donc important, dans un tel cadre, de soigner ses relations. Tout ça m’aide un peu à mieux comprendre pourquoi mes collègues passent tant de temps à discuter près de la machine à café.

Dernier point : Jean Sarkozy a-t-il vraiment été pistonné? C’est-à-dire, est-ce que papa Nicolas a vraiment eu besoin de placer un appel téléphonique pour convaincre quelqu’un? Il est permis d’en douter. Si un beau matin, par nécessité ou par simple envie de se distraire, le pouvoir (ou son fils) cognait à votre porte, que feriez-vous?

Franchement, que feriez-vous? Épargnez-moi vos crises d’intégrité et de moralité. Votre réponse ne m’intéresse pas. Répondez-y intérieurement, pour vous-mêmes.


mardi 29 septembre 2009

Les obsèques du martyr québécois, acte 2 : la Révolte des Patriotes



La Révolte des Patriotes (1837) est dépeinte comme une grande tragédie québécoise par les souverainistes. À chaque année, une cérémonie se tient à la prison du Pied-du-Courant, à Montréal, lieu de pendaison des principaux acteurs de la révolte. S’y regroupent habituellement une poignée d’étudiants rebelles, et quelques vieux maîtres à penser nationalistes. On scande « Vive le Québec libre » et « Mort au Anglais ».

Séparés des acteurs originaux par presque six générations, ces gens me font penser aux vieux cons d’orangistes, qui sous le prétexte de commémorer une bataille de 1690, attisent encore le brasier des haines en Irlande du Nord.

Retour rapide sur les faits. Le Canada, à l’époque, est dirigé par un gouverneur nommé par Londres. Malgré l’existence d’une assemblée législative constituée par le peuple, le gouverneur garde la mainmise sur la colonie en matière décisionnelle. Le peuple revendique plus de pouvoir, ce qui lui est constamment refusé. Cette situation larvée évolue en conflit armé. En 1937, divers foyers de révolte éclatent. Ils sont tous matés par les forces britanniques.

Aujourd’hui, on joue souvent ce conflit comme grande tragédie de la nation québécoise, comme un acte de tyrannie barbare contre l’Amérique française. Ce qu’on dit moins, c’est que la province du Haut-Canada (Ontario), peuplée d’anglophones, a elle aussi connu des soulèvements à la même période. Le gouverneur britannique avait ceci de juste qu’il faisait chier également tous les Canadiens. On utilise aussi l’image des patriotes dans le cadre de revendications sécessionnistes (la souveraineté du Québec), alors que les combattants de l’époque ne revendiquaient pas la sécession.

Ces échauffourées, qu’on a vite qualifiées de « révoltes », n’ont jamais réuni plus de 1000 combattants. Les sources sont peu nombreuses, mais la plus grosse donnée que j’ai pu trouver parle d’un total d’environ 300 morts pour l’ensemble des combats. À l’issue du conflit, 12 leaders ont été pendus, et 58 acteurs principaux ont été déportés (approche couramment utilisée par l’Angleterre pour se débarrasser de ses fauteurs de trouble).


(source)

Y’a pas à dire, la Révolte des Patriotes, c’est vraiment un gros truc; un choc inédit dans la grande histoire de l’impérialisme et de la gestion d’une colonie. ..

Pour bien souligner l’évidente ironie de la phrase ci-dessus, amusons-nous un peu avec diverses données historiques.

La Commune de Paris, vous connaissez? Cherchez un peu dans Google. La France qui s’en prend à ses propres citoyens, sur son propre territoire. On parle de 20 000 morts. Certains avancent jusqu’à 100 000. Exécutions sommaires. Quand le calme revient, les procès font 10 137 condamnations, dont 93 à mort, 251 aux travaux forcés, et 4586 à la déportation.

Les Canuts, maintenant. « C’est qui ça, les Canuts? », me direz-vous. Des tisserands de Lyon, qui vivent et travaillent dans la misère. En 1834, leur deuxième grande insurrection est matée dans le sang. 600 Canuts sont tués. 10 000 insurgés sont faits prisonniers. Wikipédia rapporte qu’ils seront jugés dans un « procès monstre » à Paris en avril 1835, et seront condamnés à la déportation ou à de lourdes peines de prison.

Allez voir les Rébellions de 1857 en Inde. Au moins 100 000 morts (aux mains du bon vieil empire britannique). Allez voir la feuille de route des Irlandais contre Londres. Et pourquoi pas la mutinerie des soldats français, pendant la guerre de 14-18, et pour laquelle 2 878 hommes ont été condamnés, dont 629 au peloton d’exécution. Saviez-vous aussi que la Guerre civile finlandaise (ben oui, finlandaise) a fait 10 000 morts. Tiens, si vous voulez le « jackpot », suivez ce lien. Vous y apprendrez entre autres que la Révolte des Touaregs (Lybie, 1916) a eu à peu près la même ampleur que celle des Patriotes. La révolte des Touaregs… for God’s sake!

Tous ces révoltés sont des gens qui se sentaient exploités. Des gens qui revendiquaient plus d’autonomie pour leur nation. Des gens qui en ont eu marre à un certain moment, et qui ont décidé de tenter leur chance, l’arme au poing. C’est un moyen comme un autre. La plupart d’entre eux ont été écrasés comme des moustiques. Ils ont souffert dans leur chair. Mais je mettrais 25 dollars (16 euros) sur la table que la majorité de ces populations, aujourd’hui, ont réussi à passer à autre chose.

Ça serait vraiment bien qu’on fasse pareil au Québec, au lieu de toujours rejouer le disque de notre « grande tragédie ». Notre grande tragédie, qui finalement n’est pas si extraordinaire. Elle perd beaucoup de son unicité, quand on ose la comparer, en tenant compte du contexte et de l’époque.